Le premier visiteur
- Ginette Flora Amouma

- il y a 23 heures
- 4 min de lecture

– Juste quelques minutes après minuit, lorsque commence le premier jour de la nouvelle année chinoise, à cet instant tout se transforme. Tout ce qui se passe ce jour va influencer toute l’année et c’est le meilleur moment pour te présenter et en même temps pour moi, de me présenter avant que je me retrouve encordée à un mandarin parfait mais étranger.
– Etranger ?
– Si tu retournes la pièce, au verso, l’étranger qu’on me présente porte tous les codes du clan mais il est un parfait étranger pour moi.
– Pourquoi ?
– Je n’ai pas assimilé tous les codes de la bonne princesse recommandée, j’en ai juste reçu les préceptes mais rien n’est venu de moi.
– Et tout ce qui vient de toi est dans ton silence, oui. Je l’ai toujours su et senti et compris.
– Pour une fois, je voudrais que tout vienne de moi surtout quand il s’agit d’avancer toute une année avec une personne dont on ne sait rien sinon qu’il coche bien les cases de la bienséance.
– Ce sont des arrangements, tu peux les repousser si on te propose quelque chose qui ne te plaît pas.
Kim Ly fit la moue.
– Le problème, c’est que cela va finir par me plaire parce que je les verrai toutes ces femmes de mon clan, si bien assises dans leur rang de douairière, des maîtresses femmes qui finissent par tout régenter.
– Tu seras comme elles, tu sauras transformer en magie ce qu’on te donne.
– C’est l’absence de savoir, de tout ignorer de ce qui va se passer, qui me chiffonne et va peser dans mes décisions.
– Sais-tu ce qui va se passer entre nous ? Je ne sais pas où je vais et tu ne sais pas ce qui nous attend. Donc après minuit, le conte va être inversé, je deviendrai le prince de votre empire familial !
Le sourire d’Antoine était si communicatif que Kim Ly finit par se dérider.
– Cela va durer une année.
– Seulement une année ?
– On recommence tous les ans, le rituel, pas toi qui ne le feras qu’une seule fois parce que tous les éléments s’y prêtent. Toute ma famille se retrouve réunie. Elle se nourrit davantage de ce que je vais faire que de ce qu’elle va fêter. La grande trouvaille dont se délectent les membres de toutes les générations, c’est toi, Antoine. Monstre ou bon travailleur des champs de nos âges ? Même mon grand père sera présent et il te parlera d’un conte tout simple que j’adore et que tu aimeras beaucoup. Pour repousser un monstre qui dévore les animaux et les paysans quand la fin de l’hiver s’approche, les villageois ont compris comment l’empêcher de nuire en découvrant qu’il ne supporte ni le bruit ni la couleur rouge ni la lumière d’où l’idée de célébrer une fête bruyante, la fête de la musique. Avec tout ce qui peut être rouge, costumes, décors, lampions, guirlandes et autres objets et surtout se montrer habillé en rouge.
- Et c’est le moment que tu as choisi pour me présenter comme le nouvel élément de ta famille ?
Kim Ly se recroquevilla dans un silence qu’elle savait verrouiller. Antoine chercherait en vain les cadenas, le silence de Kim Ly, s’il était déconcertant, était aussi impénétrable.
– On ne peut pas rester ainsi à jouer sur les planètes, les signes astrologiques, les variations thermiques des étoiles. Kim Ly, ce ne sont pas les astres ni la famille ni les traditions qui ont fait qu’on s’est vu.
– Seulement vu ?
– Oui, vu. Je dis bien vu. Et je n’y mets rien d’autre. Vu par le cœur, cru par l’esprit, résolu par une fête des sens et noué par un faisceau de cordelettes invisibles qu’on n’a pas cherché à connaître ni comprendre.
– Alors tu ne veux pas être le premier invité ?
– Tu vas me dire quoi prendre comme objet de présentation. Je ne peux pas venir les mains vides.
Un sourire radieux illumina le visage de Kim Ly vite rembruni par une déclaration :
– Je ne t’ai pas tout dit.
– Je dois aussi me prosterner ?
– Non, ne fais pas le sot mais ce serait bien que tu portes quelque chose de rouge sur toi.
Antoine leva un sourcil :
– Visible ou invisible ?
– Comme tu veux mais il faudrait que cela se sache.
– Si je choisis de porter un caleçon rouge, je dois le clamer en entrant chez toi ?
Kim Ly rougit si fort qu’elle s’étrangla dans le rire qu’elle voulait retenir mais rien n’y fit. C’était hilarant, cela devenait surréaliste. Rien n’était jamais acquis avec Antoine. Il esquivait, il désertait mais il restait.
Antoine laissa son regard glisser sur le visage de Kim Ly qui était retombé dans son silence monastique. Il posa tout ce qu’il pouvait de douceur sur la peau livide qui s'évertuait à dissimuler un frémissement.
– Une écharpe rouge pourpre, cela ira ?
– Oui.
Ce fut un balbutiement. Kim Ly se retranchait dans ses alcôves. S’il en était perturbé, il n’était jamais perdu. Le silence de Kim Ly lui était plus précieux que le tapage festif auquel il était convié.
– Bon, du moment qu’il n’y a ni carrosse à louer ni chevaux à atteler ni cochers à instruire ni habits de cour à porter à part le foulard rouge, je veux bien sonner à ta porte cinq minutes après minuit.
– Et si tu vois quelqu’un avant toi, tu fais tout pour le devancer.
– Parce qu’il y a aussi une partie de chasse ?
– Je ne sais pas quelle personne ma famille a convaincu de passer en premier. Il y a des accords qui se font entre eux pour que le plus séduisant et le plus convenable de leurs membres accepte de se prêter à ce petit tour de manivelle que je n’apprécie pas plus que toi. Mais on est tellement dans la magie et la sacro-sainte vénération des anciens que je voudrais tenter ma chance et ne pas heurter l’humeur capricieuse des divinités quelles qu’elles soient.
– Il faut avoir le goût du risque, dit Antoine subitement inquiet. Le quidam qui a été poinçonné ne va pas me trucider s’il me voit sonner avant lui ?
– Oh non, c’est la fête de la lumière, Antoine ! On ne va pas s’entretuer ! Ce n’est pas écrit dans les signes de notre zodiaque. Tu es le feu et 2026 est l’année du cheval de feu.
Ginette Flora

Février 2026




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