La rumeur
- Ginette Flora Amouma

- il y a 7 heures
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Elle avait déposé son tailleur, veste et pantalon femme, dans une valise où étaient déjà rangés les chemises cintrées et les escarpins vernis. Si elle s’abritait sous son voile noir, elle pouvait continuer à soigner les écorchés de la vie dans ce village où elle était revenue habiter. Ses missions de médiatrice au sein des tribus montagnardes avaient été annulées, les réunions de formation auxquelles elle assistait ne trouvaient plus d’auditeurs. Elle retrouvait ses origines auprès de ces quelques tribus qui n’avaient jamais su où aller et que rester était devenu la meilleure forme de sagesse. Leur existence n’avait été qu’un spectacle du passage des hommes, les guerriers, les divers démiurges, les monstres fabuleux qui avaient tissé la trame de leurs légendes.
Leïla ajusta les plis de sa tunique, veilla à ce que le voile aux tons grisâtres ne s’avachît pas sur ses épaules. Elle vérifia qu’aucune once de sa peau translucide ne risquât de se faire surprendre par un regard extérieur. Par un habile drapé, elle pouvait positionner le châle sur son visage. Une paire de lunettes cachait ses immenses yeux brillants aux cils recourbés, un réservoir de pensées secrètes.
Elle se dit que malgré son travail provisoire au dispensaire du village, elle ne serait jamais à l’abri. Elle avait l’impression que tout ce qui pullulait dans son cerveau serait mis à nu par une œillade haineuse. Elle en tremblait de rage mais rien n’entamerait sa détermination.
Elle se répéta les farouches promesses de ces femmes rebelles qui avaient marqué l’histoire de leur peuple, ces femmes qui n’avaient pas hésité à clamer haut et fort leur désir de changer les esprits qui les gouvernaient. Elle languissait de mettre en pratique cette antique bravoure qui leur avait permis de traverser les mauvais jours en serrant dans la main des bouquets de fleurs. Tout son corps exhalait le parfum des lilas qui poussaient librement dans ces espaces parés d’une si vaste solitude.
L’angoisse réelle était la rumeur. Il suffisait d’une petite rumeur pour que la menace de lynchage s’amplifie, d’un tout petit brandon pour qu’il devienne rapidement un brasier. Il enflerait comme un ballon qu’on gonfle jusqu’à la limite de l’éclatement.
Certains esprits suspicieux ne supportaient pas de voir Leïla se frayer librement une place au milieu de la rancœur ambiante. Un mot malvenu déclencherait une dénonciation.
Elle se drapa dans les franges de l’ombre et ses rêves furent expulsés. Il fallait accepter de montrer qu’elle n’était plus que docilité.
Un moment à songer le soir, près du couchant avant la corvée de l’eau, donna à son regard un reflet troublant de ce bleu lapis-lazuli éclatant qui symbolisait toute la force sacrée des dieux.
Un moment à lire un livre devint un danger clos. Pourrait-elle en garder un dans les doublures de son caftan brun et discret ? Elle choisirait son livre préféré, celui qui parlait du ciel bleu étoilé, de roses rouges et d’arbres verdoyants. Il lui rappelait toutes les voix de son enfance. Pourrait-elle en écrire un sans craindre d’être surprise, elle qui voulait transmettre aux enfants ce qu’elle voyait dans un monde où l’amour ne pleure jamais comme pleure le sang.
Ainsi lui revinrent les échos des conteurs de jadis quand ils jouaient de leurs flûtes et faisaient partir du rêve à partir d’un souffle de leur poésie.
Un ballon atterrit à ses pieds. Des enfants jouaient à lâcher des ballons et des cerfs-volants dans la prairie ravaudée de genévriers. Le lent ballet des ballons qui s’envolaient vers les montagnes déchira le cœur de Leïla. Les enfants vivaient dans un temps irréel, absent, unique où ils n’étaient pas encore devenus ce qu’on voulait qu’ils deviennent.
Elle prit le pli de leur tenir compagnie au milieu des rubans blancs de leurs rires insouciants. Eux ne demandaient rien. Elle se dit qu’ils écouteraient la musique de ses mots si elle laissait libre cours à ses talents de conteuse. Elle leur montrerait les gestes qui subjuguent, elle leur parlerait des personnages toujours captivants. Elle les ferait dialoguer car les mots arrivent à mesure qu’on les déterre.
Non, les enfants ne diraient rien. Les enfants aimeraient l’entendre raconter l’histoire de la gazelle sauvée par ses amis. Elle leur parlerait d’amitié et d’espoir. Elle leur donnerait des bouquets de rêves car les rêves, comme des dentelles, s’échappent des boîtes et voyagent à l’infini, vers les montagnes, vers les plaines, vers les espaces nus où ne poussent que les euphorbes, les sauges et les jasmins.
Alors Leïla leur raconta des histoires fantastiques, à la même heure, à ce moment de la journée où prennent naissance les légendes qui s’envolent ensuite comme les ballons dans leurs mains avides de curiosité.
Ils firent la connaissance de la petite fille qui s’en allait marcher dans la montagne avec son âne à la recherche de l’eau qui ne coulait que trop loin de leur maison. Elle trottinait tous les jours avec son bidon qu’il fallait remplir à ras bord sans jamais en perdre une goutte car la goutte perdue, c’était de l’eau en moins dans le biberon du bébé qui attendait à la maison. La petite fille se confiait à l’âne qui brayait au renard roux qui les croisait. L’histoire circula sur la prairie et le mouton ouvrit de grands yeux ronds de surprise. La gazelle fila en parler à ses amis dans les profondeurs de la forêt. Et quelle ne fut leur surprise un jour de voir un ruisseau s’écouler au pied de leur village !
Cette histoire eut le don de les émerveiller, ils parlèrent des territoires à découvrir. Comment les animaux avaient-ils fait pour se réunir et décider qu’il fallait ramener de l’eau près du village ? C’était une question qui engendra d’autres questions. Les enfants avaient les mains qui leur démangeaient de rester inertes. Leïla leur concocta un petit programme de lecture et organisa des ateliers d’écritures. Leurs rêves qu’ils ne croyaient vivre que dans leur tête trouvèrent la route des sols pour se fixer. Ils apprirent à construire.
Leïla leur raconta l’histoire de l’homme qui venait de loin :
« Il n’avait rien de particulier sauf qu’il aimait raconter des histoires, lui aussi. Il peignait les mots, il les costumait, il les sculptait, il les faisait vibrer en les faisant chanter dans un concert de phrases et cela donne la belle histoire que je vous raconte. Il y a des magiciens de mots. »
Et les enfants commencèrent à aimer le bonheur que Leïla savait créer autour d’eux. Les montagnes semblaient se couvrir de pavots bleus. Les rhododendrons ondoyaient, poussés par le souffle des histoires qui se propageaient dans les airs. C’était un livre ouvert d’où jaillissaient des comptines et des légendes. Leurs petites têtes se remplissaient de féerie.
– Raconte-nous l’histoire du cerf-volant blanc.
Ils avaient retenu l’histoire, ils avaient tout absorbé, les inflexions de sa voix, tantôt vibrante, tantôt passionnée, tantôt triste, tantôt furieuse. Elle savait gronder les mots comme elle savait les caresser, elle donnait de la vie aux mots nouveaux, elle leur rappelait que les mots anciens chantent le même amour depuis des siècles.
Ils se mirent à parler fort, ils échangèrent leurs impressions et bientôt ce qu’ils se dirent entre eux atteignit les oreilles des guerriers qui s’en inquiétèrent. Un homme puissant leur posa la question :
– Qu’est-ce que le cerf-volant blanc ?
– C’est l’histoire que nous raconte Leïla.
– Et pourquoi ce cerf-volant vous plaît-il autant ?
– Il s’envole loin. Il emporte les idées qui sortent de notre corps. Il traverse les montagnes et les rivières. Il découvre l’autre partie de la terre et du ciel. On aimerait tant le suivre, on rêve de se cramponner à sa ficelle et de s’envoler loin de l’autre côté du monde.
Il n’y eut plus jamais d’histoires. Leïla ne revint plus les amuser. Les enfants la cherchèrent partout mais nul ne la trouva. Seules les roses fleurissaient le long des murs de leur village.
Ginette Flora
Avril 2026



La rumeur tout comme le vent circule partout, parfois douce, parfois violente, sans qu’on puisse toujours en tracer l’origine ni contrôler sa course. Elle peut semer le doute, la peur ou le malentendu. Dans certains pays, où lire est encore un acte risqué pour une femme, cette force invisible devient d’autant plus redoutable, car les paroles portées et rapportées par le vent peuvent mettre en péril des vies et brider bien des libertés. Merci pour ce partage qui nous rappelle ô combien, la parole et le savoir, sont parfois un privilège plus qu'une simple évidence ! Un beau dimanche à toi, Chère Ginette ! ^^