Le plateau de friandises
- Ginette Flora Amouma

- il y a 6 jours
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Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Je décidai de céder aux objurgations de ma pauvre mère qui ne jurait que par les tribulations de son unique fils. Mon cousin me conjura de me soumettre à l’épreuve de la rencontre et que rien de bien méchant ne pouvait augurer de cette réunion de famille, que ce n’était qu’une de ces joutes dont je pouvais sortir tout au plus égratigné par quelques blessures d’amour-propre.
Le fameux soir, je fus convié une fois de plus à honorer de ma présence une réception traditionnelle où l’on me recevait comme un émir, frais émoulu de son domaine pour faire connaissance avec la donzelle jetée en pâture à la sélection des arrangements matrimoniaux. Je mis mon plus beau costume, celui qui mettait en valeur ma personne point trop abimée par le passage des ans. En chaussures vernies douloureuses au bout des orteils, la cravate bien nouée jusqu’à la strangulation, attentionné envers mes parents dont la présence rehaussait l’indice de ma respectabilité, j’arrivai en voiture et comme cet objet pesait de tout son poids dans la transaction, je ne me ramenai pas dans une vieille guimbarde et encore moins dans la voiture d’un tiers. Le carrosse d’usage le plus prisé en ces moments-là, c’était de poindre dans sa propre automobile. Dieu merci ! Ma petite Jaguar avait de l’allure ! Elle déchirait au milieu des voitures reluisantes qui étaient déjà parquées dans les allées menant à la maison d’allure victorienne. Pour moi, rescapé de toutes les tentatives familiales de me caser, je répondais juste à la présentation d’une nouvelle marchandise. Je ne pouvais rien refuser à ma mère, titres, hauts faits d’armes, médailles, obédience, convenez que j’avais tous les atouts pour séduire la belle dont on allait m’entretenir.
Assise auprès de ses parents, elle baissait le regard. Encore une de ces énamourées qui se pâmaient devant le fils héritier d’une maison cossue, promis à un avenir juteux. Son boulot pour l’heure était de proposer le thé avec délicatesse : scones et breuvage brûlant dans une minuscule tasse en porcelaine Royal Albert. Après quelques bouchées, j’eus faim de plus de densité. Les parents me parlèrent de leur fille comme d’un volatile rare et surdoué, nanti de plumes rutilantes, capable de toutes les prouesses en matière de cuisine et autres ouvrages de couture. Non seulement sertie de bijoux mais dotée de parures spirituelles, férue de bénévolat auprès des œuvres caritatives, aimant les enfants pour qui elle animait contes et comptines. C’était la cerise sur le gâteau : l’amour des enfants. Ce type de rencontre chaperonnée ne passait pas l’épreuve sans mentionner ce point qui consistait à aimer les enfants ce qui voulait présager par extension une matrice féconde et - ne souriez pas - une virginité de bon aloi. C’était un atout maître que de s’assurer de l’achat d’un matériel neuf capable de fonctionner docilement, de perpétuer le nom d’une famille en mal de descendance.
La donzelle que j’avais à peine lorgnée fit alors quelque chose qui me stupéfia : elle me jetait des clins d’œil de temps à autre ; c’était parfois si appuyé que je ne pouvais pas faire autrement que de la fixer au milieu de toute cette parentèle réunie dans un salon cossu, fauteuils profonds, dorures, moulures jusqu’aux plafonds, tableaux lesquels s’ils n’étaient pas de maître, étaient là pour créer l’illusion, rideaux lourds en taffetas, objets de décoration si rares, si fragiles que je ne pouvais pas bouger de mon siège de peur de heurter quelque figurine authentique rapportée d’un de ces nombreux voyages dont s’enorgueillissait justement l’heureux propriétaire. Ambiance ronronnante, dialogues émaillés de poncifs, l’art de tout dire sans ratifier vraiment le projet dont on ne voyait pas encore l’aboutissement. La jeune fille se leva pour proposer à la ronde un plateau de petits salés que tous apprécièrent d’autant qu’elle en était le maître d’œuvre. Puis arrivée devant moi, elle me présenta la dite confiserie sauf qu’il n’y en avait plus qu’une. Le jeune homme frondeur assis à mes côtés s’en empara. Le plateau fut vide. Cela créa un émoi palpable, si tangible que je crus que la pièce tournait. La mère se leva aussitôt avec une vélocité qui ébouriffa ses atours. La gent féminine au grand complet, un instant déboussolée par cette guigne imprévisible, se dispersa puis d’autres plateaux se matérialisèrent et me furent tendus avec un empressement cocasse. Mais la demoiselle eut le temps dans tout ce remue-ménage de me jeter un clin d’œil appuyé assorti d’un sourire si coquin que j’en fus interloqué. Point besoin de dire que je l’ai reçu comme un coup de poing donné à mon bas ventre.
Pour comprendre ce sentiment d’ahurissement, il faut bien se rendre compte que dans un endroit pareil, nul ne se livre à de telles bravades ! Ce n’est pas une sauterie. On vous proposait de la classe, de la beauté, de l’instruction, un compte en banque, un arbre généalogique de bonne facture. C’est une proposition de vente au plus offrant. Une manœuvre économique qui use de toutes les ficelles de la loi du libre-échange. Et là non crac ! Badaboum ! Ce fut une attaque surprise. La donzelle eut le culot de me bousculer, de tenter un assaut frontal ! Sans s’excuser, juste un regard en coin et qui me fit entrevoir la jeune fille qu’elle était vraiment : espiègle, drôle, entreprenante, décidée à en finir.
C’est elle qui mit tout en œuvre pour saborder le contrat nuptial. Elle qui me marcha volontairement sur les pieds pour bien me faire sentir la haute idée qu’elle avait de toute cette mascarade ; elle qui passa devant moi en avançant un plateau de friandises fait maison pour le renverser sur mes genoux après avoir savamment mimé un trébuchage. Et qui suite à ce malheureux incident, se retrouva à m’épousseter avec les plis de son vêtement drapé autour d’elle et qui avant que je ne franchisse la porte de son château, susurra :
« Voyons-nous hors de ces murs ! Je vous attends dans un autre temps ! »
Ginette Flora
Avril 2026



Un texte coquin, malicieux et savoureux à déguster sans modération... 😉 Grand merci chère Ginette et belle journée 🌞
Être invité à une réception où l’on vous vante les mérites d’une demoiselle comme s’il s’agissait d’un produit vedette sur eBay, c’est un peu comme si on vous disait : « Voici l’occasion unique, en édition limitée, d’acquérir cette perle rare ! ^^ Bref, la démarche peut sembler bienveillante, mais la position reste inconfortable, entre la politesse de participer et la pression implicite d’accepter de faire une bonne affaire ! Aussi, mieux vaut ce voir hors les murs pour un véritable échange ! ^^ Merci pour ce texte friandise, Chère Ginette et belle journée à toi ! ^^