La rue des calligraphes
- Ginette Flora Amouma
- il y a 11 heures
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Maisons et jardins, citadelles et routes s’accordaient pour une joyeuse fusion dans une profusion de gerbes rouges. Rouges étaient les enseignes des échoppes, rouges étaient les devantures, rouges les costumes, rouges les fleurs et les lanternes, tout arborait la couleur rouge la plus éclatante. Si dans les maisons, les autels étaient rouges des objets de dévotion déposés auprès des visages des aïeux encadrés et confiés aux divinités tutélaires, les rues pavoisaient également entre les guirlandes étendues sur les balcons et les pointes des toits.
C’étaient des jours particuliers où l’on s’arcboutait pour repousser les mauvais génies, où l’on faisait front pour ne faire resplendir que les meilleurs moments de sa vie, des plus lointaines années aux plus proches du monde des apparences, les beaux moments sortaient de l’intimité où on les avait relégués. On les montrait enfin et si génie malfaisant il existait, il ne pouvait que rebrousser chemin devant tant de somptueuse rutilance carminée. La nouvelle année se voulait totalement désinhibée, prête à jeter les pétales de joie déclinés en pourpre ou en rubis, en rouge cramoisi ou en rouge feu.
Sur toutes les façades des habitations, des parchemins s’agitaient, des rouleaux porteurs de symboles et de signes laissés à la curiosité des passants flottaient dans le signe de l’air habitué à s’allier avec tous les éléments des destinées pour protéger les récoltes de l’année. Tous connaissaient en ce jour les notions de base appelant à la paix et à l’allégresse. C’étaient des effusions picturales, l’encre noire et la peinture rouge rivalisaient de prouesses calligraphiques.
Gabriel en fut intrigué.

© travel.com -calligraphie vietnamienne
Était-ce un hasard ou une simple coïncidence, il ne se posa pas la question quand il passa deux fois devant un maître calligraphe qui avait placé un écritoire sur un tréteau devant le portail d’une élégante demeure. Le vieil homme portait un turban noir et une longue tunique noire traditionnelle. Une étole rouge sur son épaule rappelait les spécialités de son office.
Le troisième jour des fêtes du nouvel an était consacré aux commandes de cartes de vœux calligraphiées par un maître des idéogrammes qui œuvrait selon les principes et les matériaux du genre. Il avait sa pierre à encre, ses pinceaux, ses cartes de vélin, ses rouleaux de calligraphie. Le rouge et le liséré doré prédominent pour symboliser non seulement la joie mais aussi l’énergie qui l’accompagne et qui confère à l'ensemble du tableau une puissance artistique dans sa forme la plus subtile.
Auprès de lui, il avait rangé un carton de parchemins, des planches et des estampes. Le visiteur avait ainsi le choix et trouvait dans la panoplie proposée par le vieil homme à la barbe blanche ce qui lui convenait le mieux. Très souvent, le calligraphe le conseillait puis se taisait. Des visiteurs plus avisés s’arrêtaient pour lui poser des questions et suivre les mouvements du pinceau.
Gabriel se mit dans les rangs et se mit à croupetons pour libérer les quelques sièges inoccupées qui ne tarderaient pas à être pris d’assaut par les enfants. Il sourit à la jeune femme qui cherchait à retenir son enfant qui gesticulait, se tortillant dans son costume rouge et son couvre-chef posé de guingois.
Le garçonnet fronça les sourcils et se posa délibérément devant lui comme pour lui signifier que sa place, il l’avait conquise bien avant lui. Gabriel et la jeune femme se mirent à rire.
Gabriel prit un air amusé pour dire :
– Je ne prendrai pas ta place. Tu étais là avant moi.
– Moi non plus. Vas-y coquin, dit la jeune femme, elle aussi vêtue de rouge avec dans les cheveux des fleurs rouges et jaunes.
Le calligraphe écoutait tout, observait tout et se remplissait de la plus petite étincelle de malice ou de délice qui pouvait l’aider à faire de sa calligraphie une œuvre personnelle destinée à la seule personne qui l’avait inspirée.
Il vit le visage réjoui de l’enfant qui reçut de la main du calligraphe un pinceau et un papier rouge.
– Ecris dessus ce que tu sais écrire et ce que tu sais dessiner quand tu vois un symbole comme celui-ci ( et il lui montra un exemple d’idéogramme. )
– Les fumées sur les baguettes d’encens ?
– Ce sont des volutes, des ondulations qui ont un sens, les courbes et les boucles parlent. - C’est de la magie !
Le petit garçon prit le temps de tracer ce qu’il savait faire le mieux. La magie opéra quand le calligraphe après avoir étudié l’âme du bambin, la traduisit en idéogrammes qu’il offrit à Tuan.
– Mère, regardez !
– C’est ce que pense de toi le professeur.
– Merci professeur, dit Tuan en le gratifiant d’une courbette.
La petite scène avait duré suffisamment pour que Gabriel se sente prêt à se prêter lui aussi à la séance de magie.

© calligraphie du Vietnam
S’était-il enfui, il n’eut pas le loisir de se le demander. Il se retrouva le lendemain devant le maître calligraphe. Ses pas l’y avaient mené, il sut que c’était là qu’il devait se rendre.
– Asseyez-vous. Avez-vous tant craint de mettre votre âme à nu ?
– C’est surtout de m’apercevoir à quelle vitesse vous savez l’attraper qui m’a fait fuir !
– J’ai pris le temps de penser à ce que je vais tracer sur l’estampe que vous souhaitez. Avez-vous une idée de ce que vous voulez ?
– Je ne saurai jamais vraiment ce que disent vos idéogrammes. Je garderai ceux que vous tracerez comme des énigmes de ce que nous sommes vis-à-vis des personnes que nous croisons.
Et chaque jour que durèrent les fêtes du printemps, Gabriel vint se ressourcer auprès du maître qui parla sans détours et lui enseigna l’esthétique de l’art de poser des pensées dans le peu d’espace qui lui était dévolu et avec le peu de traits et de points, singulier jeu de signes et dont la seule disposition conduisait à une lecture.
– Ici, je peux dire que je ne sais pas lire.
Gabriel était attentif, réceptif et plein de curiosité pour la culture du maître qui recevait chacun de ses mots avec un calme pénétrant.
– J’ai vu en vous une force tranquille. J’en ai retiré un thème sur lequel je dirais la pudeur avec laquelle vous avancez vers ce qui vous préoccupe comme la beauté d’un geste ou d’un mot. Il y a aussi un mystère en vous. Votre cœur bat plus fort quand j’en parle comme si vous craignez qu’on ne s’approche trop prés de vous et qu’on ne vous découvre. Je l’inscrirai avec délicatesse sur des idéogrammes, le deuxième qui complètera le premier.
– C’est comme si vous gravez des lettres sur un médaillon pour que je le porte et qu’on me reconnaisse sans que j’aie à me présenter. C’est le langage du cœur et de l’esprit. Mon âme va voyager maintenant.
Il sembla à Gabriel qu'il avait changé d'époque. Il fut sensible au parfum des fleurs, la joie était si rouge autour de lui qu'il se mêla à la foule pressée de repousser les ombres. On se préparait à entrer dans la phase finale qui était d'apporter la lumière à la fête des lanternes.

Ginette Flora
Février 2026
