Marc Alyn, la voix d'un poète sans voix
- Ginette Flora Amouma

- 30 janv.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 janv.

© SGDL- grand prix de poésie-Marc Alyn
LE PREMIER MOT
Chaque jour j'écris le premier mot de mon langage
Je suis neuf jusqu'au crépuscule.
Chaque baiser de l'aube sur la bouche des arbres
Me fait don d'une peau future.
J'écris la langue des pierres et des herbes,
Le dialecte des nuages, le patois des forêts,
Je dis le monde avec le monde pour encrier
Sans souci des lettres qui flambent.
J'écris bleu - c'est le ciel, et rouge - c'est le sang,
Limpide ainsi que l'eau qui file.
La pulpe de ma voix a la fraîcheur du fruit :
Dévorez-moi jusqu'aux racines, dévorez-moi !
Après les graffiti du scribe de l'enfance
Ici commence la dérive de l'arche de papier
Vers les grands fonds de l'univers...Dévorez-moi !
Marc Alyn ( 1954-1959)
Dans tout ce poème, il y a le génie de l’enfance, ces premiers temps où toutes les énergies de l’esprit s’assemblent pour éclater dans une luxuriance de frénésie qui se manifeste au niveau du vocable autant qu’au vertige de l’élan spontané que peuvent procurer les premières fièvres dans l’attente qu’elles se cristallisent.
On se souvient de Rimbaud « J’ai embrassé l’aube d’été / Rien ne bougeait encore au front des palais / L’eau était morte / Les camps d’ombres ne quittaient pas la route des bois / j’ai marché réveillant les haleines vives et tièdes… »
Ecriture métaphorique, glorification de la nature, sensualité et cette intention d’être aussi l’élément fédérateur qui accompagne le minéral, le végétal et les forces primitives, Marc Alyn s’en trouve investi lui aussi quand à l’âge précoce de 17 ans, il crée la revue littéraire Terre de feu pour y publier son poème « Liberté de voir » en 1956.
Marc Alyn ( 1937-2025)
Il est peu connu. Son nom est un pseudonyme, il s’appelle en réalité Alain-Marc Fécherolle, il est né à Reims un 8 mars 1937 et il est décédé le 7 décembre 2025 à Paris.
La date de sa mort provoque un pincement au cœur. Un poète vient de mourir laissant pour ses fidèles amis une bibliothèque considérable d’ouvrages couvrant des recueils illustrés de poésies, des ouvrages d'art, des romans, des essais, des chroniques, des textes pour la jeunesse et d’innombrables billets écrits au cours de ses années où il exerçait en tant que chroniqueur au Figaro littéraire.
Ecrire c’était sa drogue, la seule qui le maintenait éveillé tout au long d’une vie où les épreuves ne l’ont pas épargné et on est étonné par sa passion pour l’écriture. Issu d’une famille qui dévorait sans modération les livres d’autant que le père de famille était libraire de son état et empilait les livres chez lui en exhortant son enfant à lire, le poète fut vite imprégné d’encre et de stances.
De santé fragile, il est opéré d’un cancer du larynx qui le laisse sans voix ( au sens propre du terme ) durant cinq années où il ne renonça jamais à continuer de se maintenir en vie par le verbe, une voix libératrice, d’autant que dans les dernières années, la cécité le guettait, attendant de le dévorer avant que la mort ne vint l’emporter.
Comment aborder un itinéraire poétique aussi foisonnant ?
La poésie, c’était le sésame, le vademecum premier qu’il posait dans ses bagages quand il voyageait pour se confronter à l’autre là-bas porteur de voix qu’il écoute sans se lasser. L’homme solitaire, le poète épris de liberté comprend que l’autre dissimule les mêmes pensées venues de l’absolu, du divin mais aussi des premiers soubresauts de Gaia la terre.
Le temps de l’écriture libérée
Après le recueil « Liberté de voir », il ne cesse de publier d’autres recueils où sa prose poétique se renforce, gagne en résonances intérieures.
En 1957, il publie « Le temps des autres » et reçoit le prix Max Jacob puis il s’attache à écrire un roman et quelques essais.
En 1959, il publie « Brûler le feu ».
Puis il travaille quelque temps en tant que rédacteur dans le Figaro littéraire.
Sensible à l’art, il tient la rubrique " Les miroirs voyants" pour le mensuel " Aujourd’hui poème ".
La cellule Poésie chez Flammarion
A partir de 1966, il crée une collection Poésie aux Editions Flammarion qu’il dirige pendant quelques années. Il s’en occupera en recevant de nombreux poètes comme Andrée Chédid et d’autres qu’il se plaît à présenter, des poètes venus d’ailleurs dont on parle peu mais que Marc Alyn met un point d’honneur à faire connaître afin que leur parole poétique ne reste pas dans l'ombre.
Il reçoit tout au long de sa carrière de nombreux prix et des distinctions honorifiques qui rendent hommage à son œuvre éclatée, giboyeuse. Le poète cascade et glisse vers une prose poétique, sort du genre poétique clouté de berges et il n’a de cesse que de trouver sa place, là où le mot devient une trépidante respiration.
Il écrit « Nuit majeure » qui reçoit le Prix international Camille-Engelmann.
« Infini au-delà » est un recueil qui est couronné par le prix Guillaume Apollinaire en 1973. Sa poésie est une fièvre émotionnelle qu’il visite comme une aventure de l’imaginaire.
Les années 1980
Il décide de s’établir à Uzès dans le Gard en Occitanie, le pays de l’écriture, là où il est dit qu’on entre dans le vivier des conteurs.
Loin du bruit et de l’affairisme parisien, il se pose et va au-devant de la nature.
C’est le temps des voyages au Proche-Orient. Il entreprend de grands séjours, le Liban, la Pologne, l’Italie, les côtes méditerranéennes.
Sa poésie est conçue comme une exploration qui ne s’arrête pas au mot. La poésie de Marc Alyn remonte aux origines de l’espèce humaine quand la parole ne se formait que par des cris et par une gestuelle, par la célébration des couleurs et la danse des corps.
C’est une démarche qui se situe aux confins de l’émerveillement et donne à la poésie une dimension philosophique.
L’art est aussi une parole.
Les années 1990
Ces années marquent un grand tournant dans la vie du poète qui perd la voix. Suite à un cancer du larynx, il reste sans pouvoir parler pendant cinq années, ce qui ne ralentit pas sa production littéraire. Le mot devient cri, jaillissement d’un moi étouffé. Il se sent doublement vivre et faire de ce qu’il est devenu, une ondulation de liberté nouvelle car l’homme amoindri ne renonce pas à la vie. Pour le poète privé de la parole, l’art est un matériau qui redonne à tous ses sens une vigueur fondamentale, celle qui comble son besoin d’émerveillement. C’est un être qui s’exalte de tout.
Il se tourne vers l’art, accompagne les artistes peintres, écrit pour leur rendre hommage des ouvrages embellis d’illustrations. Il trouve en rencontrant des peintres, un autre langage, celui de la couleur qui aide le poème à s’épanouir.

© fonds marc alyn – patrimoine bibliothèque de Reims
Il écrit des essais sur les oeuvres des contemporains. Il rencontre les peintres, les dessinateurs, il crée des livres d’art où le mot et la couleur font naître un imaginaire composé de méditations, son écriture prend de l’ampleur, échappe à toute barrière, se veut insistante, pressante. Il écrit « Le piéton de Venise » , « Paris au point du jour ».
En 1994, pour l’ensemble de son œuvre, il reçoit le prix de poésie de la société des gens de lettres. Il est reçu comme membre de l’Académie Mallarmé et du haut de sa chaire, il proclame :
« Le poète est une espèce silencieuse de musicien, de voyant aveugle, scribe errant au seuil des cultures, frontalier des états extrêmes, ajournant sans cesse sa propre mort pour cause d’urgence poétique. »
Les dernières années
Il publie des romans, des portraits, des ouvrages pour la jeunesse et montre à quel point sa plume sait aussi revêtir le costume de l’humour.
En 2024, il publie la somme de ses écritures poétiques en 3 volumes et laisse l’héritage de son aventure poétique :
1/ L’aventure initiatique
2/ Le rêveur éveillé
3/ L'image, la magie
C’est le témoignage d’une vie qui ne s’est pas effondrée, qui a refusé l’ensevelissement.
Il a écrit une trentaine de recueils, de poésies, une vingtaine de romans et d’essais, d’anthologies et de chroniques, des ouvrages de jeunesse et de lettres, des billets, ses dédicaces, ses préfaces.
L’infatigable écrivain se repose sous la dalle mais sa plume court encore dans les pierres.

© SGDL .fr / marc Alyn grand prix de poésie
Ce qu’en disent les critiques
Les critiques saluent l’œuvre de Marc Alyn et sa poésie intériorisée. Son imaginaire est l’archétype de l’univers des nouveaux poètes. Les auteurs qui se sont essayés à parler de lui vont plus loin en disant que Marc Alyn élabore une poésie mystique dans un monde qui ne sait plus où se trouve le mystique.
Son œuvre poétique
Son écriture est aussi peinture et quand à l’intérieur de lui une voix lui fait vivre ce dont il a été privé, l’aventure poétique devient une clameur qu’il veut faire entendre.
Le sacré, le profane, la création, tout lui est nourriture. Il a besoin de la poésie pour dire comment il admire la beauté du monde et comment il s’extirpe de sa cruauté.
La nature devient une présence mystique car elle demeure. Le poète magnifie cette présence éternelle.
Il parle du verbe originel et c’est une brûlure sur ses lèvres d’où ne sort pas un cri.
Vient le moment où il privilégie la prose ou le poème en prose devient une vaste houle qui soulève les brassées d’ardeurs et les modules des chants qu’on croyait ne plus connaître.
Le poème en prose déjà prôné par Rimbaud dans sa fulgurante précocité est l’apanage de Marc Alyn qui y fonde sa pensée. Cette pensée est une volteface sur l’être intérieur qu’il poétise pour survivre. Il veut être accueilli, c’est sa solitude propre à l’écoute du bruissement ambiant qui va lui répondre.
La poésie de Marc Alyn est la réponse qu’il se donne à lui-même :
Il n’y avait jamais personne au bout du fil
Seule une abeille aux ailes diaphanes
Nous pénétrant de son bourdonnement
Porteur d’un verbe intraduisible
Il se situe entre le genre fantastique et le mythe qui assoit l’univers dans une gigantesque fresque du travail de l’humain à travers les âges, c’est la préoccupation essentielle du poète non pas égaré mais conscient qu’il porte un fragment de la grande aventure humaine.
Son œuvre est la technique d’une expression lyrique capable de rendre le faste dont il est couvert de toutes parts.
Oralité de l’origine, écriture exaltée, calcinée, la quête du moi comme de la pierre philosophale qui n’est autre que son propre calice, c’est le surgissement de l’évidence.
« Le poète égorgé veillé par son poème »
Le mot de la fin

© recoursaupoeme.fr/la poésie de marc alyn
Tout est toujours à refaire parce que la mémoire qui a pris l'effort et souffert de l’avoir reçu ne peut plus se repentir.
Le présent s’installe toujours, inexorablement. Cette somme de savoir reçue est fixée, utile pour faire circuler une sève qui est la nourriture première de la conscience.
« Si je vis, dit le poète, c’est que j’ai une sève qui me nourrit ».
Le poème moud, écrase ce grain, le fait tourner pour que la pâte obtenue permette de réhabiter le monde.
Avec Marc Alyn, nous avons une autre vision du poète. C’est une démarche qui évoque l’aède des premiers temps de l’antiquité. C’est une poésie qui laboure les sillons des terres en friche. Ceux qui les ont labourés ont intronisé une nouvelle cadence musicale. Les mots, il les prend, là où ils sont, ils sont posés sur le minéral, le végétal, l’animal et même l’humain. Ce qui est essentiel ne se perçoit que par le creux qu’il dessine, créant le mûrissement d’un mystère.
« C’est autour d’une absence au cœur d’un néant que s’inverse et se retourne le poème. »
Ginette Flora
Janvier 2026



Que de bonheur malgré les vicissitudes de la vie. Que de force !
Merci Ginette
Superbe ce poète qui s'exprime encore malgré la maladie. La force est en nous et encore plus quand un endicappe survient. Merci chère Ginette pour cette belle rencontre avec les mots du poète, Marc Alyn.
Oh quel bonheur, Ginette ! J'adore ce poète, j'ai lu beaucoup de ses poèmes et ils m'ont imprégnée d'émotions ...Merci en grand pour ce mom❤️ent ..