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Les chants de la Sorgue


Pétrarque, (1304-1374) est un poète italien de la Renaissance. Exilé, il s’installe aux bords de la Sorgue. En écoutant «  la voix enrouée des eaux »  de la source,  il réalise que son amour platonique pour Laure de Sade provoque  un tumulte dans son cœur.  Il idéalise ses émotions  en écrivant les célèbres chants pour Laure. L’afflux de ses sentiments au contact d’une nature expansive qui se livre sans façon dans le déferlement des eaux d’une source tonitruante est comparable à la joie qui l’illumine quand il songe à celle qu’il a rencontrée à Avignon.   

La fontaine de Vaucluse que la poésie de Pétrarque immortalise, est un gouffre d’où jaillissent de puissantes eaux hurlantes. Leur débit est d’une effarante vélocité  et c’est au printemps que la source offre un spectacle hallucinant où l’on croit entendre la roche gémir puis s’ouvrir dans un fracas de houles trop comprimées. Les pierres dures non perméables empêchent l’écoulement des eaux de pluie, ce qui provoque des sorties frénétiques d’eaux immobilisées qui semblent s’arracher de la roche pour expulser leur torrent d’écumes. Une pente raide précipite l’afflux des eaux de la Sorgue qui est la plus grosse source de la France, appelée ici la fontaine.


Le nom Fontaine de Vaucluse est donné au village qui surplombe la source, le nom est également donné au département, Vaucluse, vallée close. Le village est bâti sur une résurgence qui est un gouffre, gueule béante, s’ouvrant au pied d’une falaise. Les plus téméraires explorateurs  ont essayé d’en mesurer la profondeur et au dernier essai  en 1985,  le gouffre est prospecté par un sous-marin téléguidé qui indique une cavité de 308 m, mesure qui n’est pas considérée comme définitive, le gouffre serpentant dans des profondeurs  vertigineuses.  


 C’est un site naturel et cette voix qui vient de l’eau libérée par la roche  a inspiré de nombreux poètes et écrivains,  de Pétrarque et Boccace à Chateaubriand et Victor Hugo jusqu’à Fréderic Mistral, René Char, Aragon et Picasso.

C’est un lieu de pèlerinage. Si Pétrarque y venait composer ses chants dont « Le Canzoniere, le livre des chants », déjà pour les Romains, la source était le refuge des divinités, ondines et nymphes batifolant et procurant une joie de vivre magnifiée par la musique déferlante des eaux de la source. La tradition est restée. Voyageurs et visiteurs s’arrêtent et parmi eux, le plus célèbre d’entre eux restera sans doute Pétrarque.

« Je m’enquérais d’un lieu caché où je puisse me retirer comme dans un port, quand je trouvai une petite vallée fermée, Vaucluse, bien solitaire, d’où naît la source de la Sorgue, reine de toutes les sources. Je m’y établis. C’est là que j’ai composé mes poésies en langue vulgaire : vers où j’ai peint les chagrins de ma jeunesse.    
  Ici, j’ai fait ma Rome, mon Athènes, ma patrie » 

 Un musée perpétue sa mémoire.
















Les légendes de la Sorgue


On raconte qu’une créature fabuleuse, une coulobre, une sorte de couleuvre ailée, vivait au fond de la source. Elle présentait un faciès de salamandre et de dragon, difformité qui la rendait hideuse et peu approchée par les autres bêtes. Un dragon la séduisit mais l’abandonna.  Depuis lors, la coulobre vécut recluse et dans les eaux,  ne sortant la nuit que pour terroriser les habitants. Un évêque Saint Véran, mis au fait de délivrer la population de ce fléau,  terrassa la bête en visant son front qu’il cisailla d’une croix.

Une autre légende raconte que Basile, le violoniste du village rêva d’une nymphe qui le fit entrer dans un royaume minéral au fond d’un gouffre et lui fit visiter ses trésors. Sept diamants lui servaient de clés pour dégorger la falaise. Elle soulevait chaque diamant qui libérait un jet d’eau. Basile en se réveillant ne sut jamais s’il avait rêvé ou voyagé dans une contrée inexplorée. Il en fit une mélodie qu’il chantonna dans les fêtes et les animations du village.  La légende se répandit et arriva ainsi jusqu’à nous !


Que disent les voyageurs du temps ?


En s’approchant de la fontaine de Vaucluse, Pétrarque trouve un  lieu isolé pour écrire ses  œuvres. Il reste 15 années à la fontaine de Vaucluse. C’est là qu’il immortalise ses chants.


-  Après lui, le poète Georges de Scudéry ( 1601-1667) écrit :


«  Les vents, même les vents qu’on entend respirer

 Et parmi ces rochers, et parmi ces ombrages,

Eux qui me font aimer ces aimables rivages,

 Ont appris de Pétrarque à si bien soupirer. »

 

Voltaire reconnaît la beauté de la fontaine de Vaucluse.

« J'irai vous voir assurément à la fontaine de Vaucluse », écrit-il à un ami.


-  Chateaubriand dit dans les Mémoires d’Outre-Tombe Livre II :

 «  J’allai à Vaucluse cueillir au bord de la fontaine des bruyères parfumées et la première olive que portait un jeune olivier. Cette claire fontaine sort d’un rocher. On entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque ; une canzone solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer Vaucluse d’une immortelle mélancolie et de chagrins d’amour d’autrefois. »

- Victor Hugo écrit dans Les Contemplations ( Avril 1854) un hymne à la grotte où la source symbolise l'humilité face à l'orgueilleuse mer.


La source tombait du rocher

Goutte à goutte à la mer affreuse.

L’Océan, fatal au nocher,

Lui dit : « Que me veux-tu, pleureuse ?


« Je suis la tempête et l’effroi ;

« Je finis où le ciel commence.

« Est-ce que j’ai besoin de toi,

« Petite, moi qui suis l’immense ? »


La source dit au gouffre amer :

« Je te donne, sans bruit ni gloire,

« Ce qui te manque, ô vaste mer !

« Une goutte d’eau qu’on peut boire. » ( Avril, 1854)


Frédéric Mistral en 1850, publie Mireille, un poème en provençal. Un passage raconte la légende de la Sorgue où il est question d’une nymphe qui raconte à Basile le violoniste du village qu’elle est la gardienne du diamant qui fait jaillir la source.


Mais, ô la plus belle ! plus je te contemple,

plus, hélas ! je m’éblouis !…

Je vis un figuier, une fois, dans mon chemin,

cramponné à la roche nue

contre la grotte de Vaucluse :

si maigre, le pauvre ! qu’aux lézards-gris

donnerait plus d’ombre une touffe de jasmin !

Vers ses racines une fois par an,

vient clapoter l'onde voisine ;

et l'arbuste aride, à l'abondante fontaine

qui monte à lui pour le désaltérer,

autant qu'il veut, se met à boire…

Cela toute l'année lui suffit pour vivre.

Comme la pierre à la bague à moi cela s'applique.

Car je suis, Mireille, le figuier,

et toi, la fontaine et la fraîcheur !

Et plût-au-ciel, moi pauvret ! plût-au-ciel une fois l'an,

que je pusse, à genoux comme à présent,

me soleiller aux rayons de ton visage,

et surtout que je pusse encore

t'effleurer les doigts d'un petit baiser tout tremblant ! »


 Les écrivains et les poètes n’oublient jamais de mentionner le charme magique du lieu et la voix surnaturelle qui semble sourdre de terre. Aragon et Picasso font éditer en 1947 "Les cinq sonnets de Pétrarque". Picasso introduit un tableau de sa série picturale "Les eaux fortes" et Aragon appose son autographe : " L'homme est feu, la femme est étoupe, le vent vient qui souffle ".

Quel être fabuleux habite la grotte ?


 Le peintre Thomas Cole en 1841  peint la fontaine de Vaucluse (Musée d’art  à Dallas).

Le tableau montre les eaux déchaînées et la maison de Pétrarque ainsi que la falaise.

 

© Thomas Cole , 1841- La fontaine de Vaucluse-Musée d'art de Dallas


Ginette Flora

Avril 2026

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