Louise Dupin, une féministe avant l'heure
- Ginette Flora Amouma

- il y a 21 heures
- 4 min de lecture
Louise Dupin
(1706-1799)

Louise de Fontaine est née à Paris en 1706 d’une liaison officieuse (mais connue) entre Manon Dancourt, actrice à la Comédie Française, et Samuel Bernard, banquier anobli par le Roi et à la tête de l’une des plus grandes fortunes du royaume. Louise, qui reçoit une éducation religieuse, est appréciée pour son intelligence et son caractère joyeux.
la vie de château et la daae du salon littéraire
À l’âge de seize ans, son père biologique lui impose de se marier avec Claude Dupin, un homme de presque trente ans son aîné, veuf et déjà père d’un enfant. Les Dupin mènent alors un train de vie très confortable grâce à l’aide du père biologique de Louise. Claude Dupin acquiert plusieurs propriétés, notamment sur l’île Saint-Louis à Paris et à Chenonceau où le couple se rend chaque automne.
Femme charmante et vive d'esprit, Louise est moderne pour son temps. En plein siècle des Lumières, à l'heure où se réunissent les grands penseurs, elle anime des salons littéraires. Le château de Chenonceau est alors un des lieux de réunion préférés des encyclopédistes et Diderot, Voltaire, Montesquieu, d'Alembert ou Fontenelle font également partie des invités réguliers.
Au 18e siècle, la femme n'a toujours pas de statut social et n'existe qu'à travers son rôle d'épouse, de mère ou de fille. Mais Louise qui ne se contente pas de recevoir chez elle, se lance dans la philosophie, l’écriture et devient l'une des plus importantes femmes de lettres du siècle des lumières.
Dans Histoire de ma vie, George Sand décrit ainsi Louise Dupin, son arrière-grand-mère : « Elle écrit la langue de son temps, mais elle a le tour de Montaigne, le trait de Bayle, et l’on voit que cette belle dame n’a pas craint de secouer la poussière des vieux maîtres. »
Louise Dupin et ses écrits
En 1742, Louise Dupin rencontre un certain Jean-Jacques Rousseau, jeune auteur souhaitant promouvoir son œuvre auprès de la salonnière dont il tombe instantanément amoureux. Il lui écrit une lettre pour lui déclarer sa flamme mais elle refuse ses avances.
« Elle me reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. Cet abord m'était très nouveau. Ma pauvre tête n'y tint pas. Je me trouble. Je m'égare. Et bref, me voilà épris de Mme Dupin. »
Sans rancune, le couple Dupin engage l’écrivain trois ans plus tard, d’abord pour s’occuper de leur fils, puis comme secrétaire de Louise pour l’assister dans la rédaction de ses textes, effectuer des recherches et transcrire ses pensées.
Profondément féministe, Louise écrit en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. De 1740 à 1751, elle rédige son ouvrage « Des femmes. Observation du préjugé commun sur la différence des sexes », un ouvrage qui restera cependant à l’état de manuscrit et qui ne sera pas publié de son vivant. George Sand écrit à propos de son aïeule qu’elle « n’a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu’elle méritait. »Dans ses textes, Louise Dupin affirme, avec un raisonnement très moderne, que c’est par leur éducation différenciée que les inégalités entre les femmes et les hommes se construisent :
« L’éducation met entre les hommes et les femmes plus de différence que n’en a mis la nature. »
Elle défend une égalité stricte entre les genres. Cette prise de position ne fait pas l’unanimité parmi les autrices de son époque, qui mettent plutôt en avant la supérioritdes valeurs dites féminines (douceur, calme, beauté) alors que Louise affirme la nécessité d’un changement des mœurs afin de parvenir à une égalité concrète des genres.
Ses écrits sur la cause des femmes couvrent presque tous les domaines de la vie, son œuvre étant divisée en plusieurs parties : la biologie, l’histoire, le droit, la religion et plus particulièrement, la philosophie qui la conduit à s’appuyer sur d’autres époques ou cultures.
Elle étudie par exemple la place des femmes dans l’Islam pour montrer que les femmes n’ont pas toujours été relayées à une position secondaire voire mineure, comme c’est le cas dans la société française du 18ème siècle. Elle affirme que les femmes ont leur place dans tous les métiers que les hommes exercent, y compris au sein de l’Église ou en politique. Elle est très critique de l’organisation du mariage et des droits que les hommes ont sur leurs épouses, questionne l’obligation de vivre dans la même demeure que son conjoint et se montre favorable au divorce.
Dans une partie dédiée, Louise Dupin évoque le viol, « la plus odieuse de toutes les violences » et s’indigne qu’il ne soit que très peu puni, à moins que la victime ne soit une femme de haut rang. Toujours dans un discours très moderne que l’on retrouve chez des autrices féministes du XXème et du XXIème siècle, elle évoque l’existence d’une sorte de double standard de beauté entre les femmes et les hommes, ces derniers étant soumis à moins de critères :
« On s’est fait une telle idée de la beauté qu’on ne peut être belle effectivement qu’à de certaines conditions difficiles. […] Comme on exige des hommes sur ce point que des choses plus simples, c’est apparemment la raison pour laquelle ils sont plus communément bien. »
En 1792, en pleine Révolution française et alors que le Roi et la Reine sont arrêtés, Louise, âgée de 86 ans, décide de quitter Paris et de se réfugier à Chenonceau. Elle réussira à préserver le château en brûlant notamment les tableaux et autres rappels à la monarchie.
Louise Dupin décède en 1799, à l’âge record de 93 ans. Tout comme de nombreuses autres femmes de son époque qui ont, elles aussi, joué un rôle majeur en littérature, le nom de Louise Dupin sera oublié au fil des siècles.


La tombe de Louise Dupin tapie dans les bois, au cœur du domaine de Chenonceau
Chroniques de Colette Alice

Juin 2026



Commentaires