Les gamelles des comptoirs - Quand le riz déborde
- Ginette Flora Amouma

- 6 janv.
- 9 min de lecture

© chantal jumel - pongal
Un pot de terre cuite auquel est fixé un plant de curcuma est le récipient traditionnel en usage au Sud de l’Inde pour célébrer la fête agraire du Pongal qui a pour intention de rendre grâces au ciel d’avoir accordé de belles récoltes aux fermiers. Le rituel signifie aussi qu’un geste de gratitude se manifeste par des offrandes toutes concentrées dans les diverses phases de la recette.
Le pot en terre est placé entre des briques, structure sommaire d’où part un feu allumé sur des brindilles et des feuilles des plants de curcuma. Riz, lait et sucre de canne, le tout additionné de cardamome et d’eau sont incorporés dans la marmite et tous attendent le bouillonnement.
Les plantes de curcuma et le riz cuit sur un feu de bois sont les deux premières offrandes aux divinités agraires. La troisième est une lampe sacrée qui diffuse une chaleur qui vient des vapeurs d’un riz cuit aux épices de cardamome se jetant dans la fumée du bois qui a permis la cuisson du simple repas qui déborde.
– Et là, cela déborde ? demanda Daniel en pointant son doigt sur les premières bulles.
– Cela doit beaucoup déborder pour que la joie demeure ! s’écrièrent les femmes accroupies auprès de l’humble foyer. On laisse déborder le riz qui vient buller sur les bords de la marmite et plus la préparation déborde, plus la joie entre dans la maison et dans les cœurs.
Le groupe de femmes, certaines agenouillées, d’autres assises à même le sol de terre battue, enveloppées dans les plis d’un vêtement qui se soumettait à tous leurs gestes, plis fixés à la taille, plis disparaissant sous les genoux, plis travaillés et ajustés pour n’être pas une contrainte, lui racontaient par le menu les étapes de la préparation de la fête. Elles ne cessaient de rire quand une de ses remarques imparfaitement formulées venait crever le bouillonnement du liquide.
– Non, ce n’est pas une superstition. Vous avez en ce moment la chance de respirer un air différent où l’odeur du riz épicé transformé en offrande se mélange à la fumée du bois qui l’a cuit. Vous vous sentez revivre en laissant de côté vos soucis. C’est plus qu’une fête, ce sont des moments sacrés qui nous aident à vivre dans l’amour et l’unité et à nourrir nos relations de nos plus belles pensées.
Il répondit :
– Pardon ! Je suis une hydre qui perd souvent la tête !
Et la remarque sibylline eut pour effet de provoquer un concert de fous rires. Les femmes se mirent à ânonner : hydre . .. hydre … !
Il n’était qu’une hydre coiffée par les diverses cultures qui le bousculaient. Il allait de l’une à l’autre, se demandant pourquoi ni l’une ni l’autre n’avait d’emprise sur lui. A quoi bon renier ou se détourner de l’une ou de l’autre ? Elles renaissaient intactes comme au premier jour lui présentant les mêmes attributs et chaque fois, il se sentait non pas différent mais réceptif à des présences qu’il convoquait en restant à distance de l’une et de l’autre.
Le village mettait ses plus belles parures. On écartait l’ancienne tunique à laquelle on était obstinément attaché pour enfin consentir à s’en trouver une autre qui supporterait d’autres lavages, d’autres brassages à grande eau d’une inquiétude quotidienne. Le neuf, c’était aussi les retrouvailles, le visage illuminé d’une présence effacée.
Il déambula dans les rues en s’arrêtant pour admirer les peintures dessinées avec les seuls deux doigts de la main droite, le pouce et l’index, au seuil des maisons. C’était l’autre offrande pour les divinités bienveillantes, celle des fractales qui en se répétant à l’infini avait, disait-on, la chance un jour d’arriver dans l’infini.

– Je peux essayer avec vous ? demanda-t-il.
La femme le regarda en ne manifestant aucune surprise. Elle aimait la présence de l’homme et lui répondit avec amitié :
– Non, non, mon jeune ami.
Ce qui fit sourire Daniel qui n’en menait pas large. La femme sans âge ne retenait plus sa faconde. Elle était habituée à parler en même temps qu’elle peignait les motifs de son travail, s’activait à relier les points du dessin.
– Je vous connais. Votre famille, vos racines, vous êtes un arbre qui porte des branches qui ont laissé tant d’automnes et tant d’étés que le village en parle encore car rien ne disparaît ici. Rien.
– C’est adroitement mené votre dessin. Ces lignes à relier vers des points pour qu’elles aboutissent à une forme semblent renvoyer un message. Pourquoi est ce que je ne peux pas essayer ?
– Non, désolé. Vous ne pouvez pas. C’est un art légué de mère en fille, c’est notre véritable héritage, un état d’esprit, un art où les couleurs accompagnent des lignes que chacune de nous doit refaire à chaque génération. Ma mère m’a appris le secret du motif. Il paraît compliqué mais à force de le faire, on finit par connaître son mécanisme.
– Vous continuerez à léguer cet art de la rue à votre famille ?
– Oui, ma fille sait déjà le faire. Elle tient toujours à m’aider. Elle viendra bientôt. Si je n’avais pas de filles, j’aurais choisi une nièce à qui j’aurais passé le flambeau. C’est un équilibre entre la nature et l’art de la mettre en valeur et en le faisant, on reste en harmonie avec tout ce qui est vivant. C’est un rituel très vieux, on ne compte pas les années et on ne cherche plus à savoir d’où cela vient, quand cela a commencé. C’est notre esprit qui en restant dans les fonctions mathématiques, dégagent une tranquille paix. Les êtres et les choses se reproduisent selon des séquences que nous avons observées. C’est ce que nous transmettons. Le secret d’une nature joyeuse.
– Ainsi, l’esprit mystique se confond avec l’esprit cartésien se dit Daniel qui songea à une thérapie d’un mental troublé.
Il pensa à la joie de l’enfant qu’il avait été quand la fête du gâteau des rois approchait. Car pour lui, il y avait aussi cette fête. Et Ladha l’avait toujours soutenue en allant même jusqu’à fomenter avec lui de truculents stratagèmes pour qu’il puisse gagner la fève. Même quand il n’avait rien, elle lui confectionnait une galette ou une brioche aux fruits confits le lendemain du jour des rois pour qu’il ait sa fève favorite. C’était le débordement d’une autre sorte de célébration.
Il décida d’aller voir Ladha.
Il la savait souffrante et il avait refusé qu’elle lui prépare sa gamelle mais Ladha avait contourné la difficulté et avait prié Sagar, son commis de lui montrer ce qu’elle lui avait enseigné.
Daniel ramena la gamelle, heureux de pouvoir dire que Sagar avait bien profité des leçons de sa patronne mais que jamais lui, Daniel, ne pouvait se permettre de comparer les plats de Ladha à d’autres plats fussent-ils délectables. Tout en modelant ses phrases mot à mot, au point de démolir aussitôt le mur qui s’élevait, il décida de faire confiance à la spontanéité. Rien ne pouvait remplacer la valeur du cœur.
Rasséréné, il partit à la recherche d’un cadeau pour Ladha. Il était entré dans toutes les échoppes, interrogeant les boutiquiers en pensant qu’une idée fuserait au milieu de tout ce qu’on lui proposait. Après avoir fait le tour des magasins, il revint préparer le moment qui le bousculait. C’était qu’il fallait aussi bien laisser la joie qui débordait quand il pensait à sa nourrice comme la joie enfantine qui débordait quand il attendait ses étrennes lors de la fête des rois mages. Les deux fêtes, celle des moissons et celle de l’Epiphanie se fêtaient en plein mois de janvier et n’était séparées que de quelques jours.
En arrivant devant chez elle, il prit le temps d’admirer la fractale dessinée par les femmes de sa maison. Il reconnut le motif mathématique répété sur plusieurs lignes. Un paysage de fleurs et de feuilles se rejoignaient comme pour répondre à la pensée qui s’en détachait. Là ou ailleurs, tout se rejoignait.
Il toqua légèrement à la porte. Une jeune femme accompagnée d’une enfant vint lui ouvrir. Il se surprit à observer attentivement ce qu’il découvrait. Il n’était jamais venu chez Ladha, ne savait toujours rien d’elle.
Sa nourrice reposait sur une banquette ottomane, oblongue, garnie d’un appuie-tête. Le canapé était travaillé selon le savoir-faire des anciens ébénistes, il en reconnaissait le style mouluré, le bois résistant, la patine qui avait vécu.
– Approchez, Mr Daniel. C’est si bon de vous voir ici.
Elle fit un geste en direction des femmes qui l’entourèrent aussitôt de petits soins, lui avancèrent un siège et fortifièrent un petit espace où nourrice et maître, tous deux redevenus les anciens complices de facéties inoubliables, s’accordèrent la liberté d’ouvrir les portes de leur ancienne demeure.
– J’ai appris que vous n’alliez pas bien.
– Mes voisines viennent souvent me voir. Je vous assure que je m’en remettrai de toutes ces petites faiblesses que mon corps m’envoie pour me tester, dit-elle avec un sourire las.
– Je viens prendre de vos nouvelles. Sagar m’a dit que vous étiez très fatiguée ces derniers jours.
– Un mauvais karma qui passe, ce n’est rien. Mais que m’apportez-vous là ?
Daniel lui tendit le paquet qui lui avait coûté des jours de réflexion et quelques heures d’insomnie. Ladha défit les rubans, sortit du froissement du papier de soie, un vêtement d’une longueur de cinq mètres et demie qui la ravit. Elle admira l’étoffe aux motifs délicats, s’extasia sur la couleur choisie par celui qui lui avait fait courir par tous les temps, toutes voiles déployées !
– Je me suis souvenu de ces courses et à ce que vous faisiez pour me retrouver, je me souviens que vous étiez pieds nus, je me souviens de vos saris bleus ou blancs, des tous petits détails quand les plis de votre vêtement bravaient le vent et le soleil, maintenant, oui aujourd’hui, je me souviens des chutes de ces moments où vous me cherchiez et où, moi en galopin que j’étais, je me cachais !
Daniel n’attendit pas que Ladha laisse couler quelques larmes. Il la connaissait, elle ne pouvait déroger au maintien de la femme impassible et fidèle au service de son maître.
– Les rois mages, vous vous souvenez ?
Aussitôt Ladha se mt a rire.
– Gaspard, Melchior et Balthazar ! Mais qu’est ce qu’ils ne m’ont pas fait faire ces trois compères quand il fallait cacher les étrennes et vous empêcher de deviner leur contenu !
– Et les autres facéties ! Je me demande comment vous avez accepté de tremper dans toutes ces combines ! Maintenant, c’est à moi d’inverser les rôles. Je vous ai pris ceci. Les rois mages venaient adorer l’enfant avec de l’or, de l’encens et de la myrrhe. La myrrhe est appelée la myrrhe d’après les avatars d’un récit mythologique. Selon Ovide, un écrivain d’un pays ancien, Myrrha, la fille du roi de Chypre, est transformée en arbre par la déesse Vénus qui était jalouse de sa beauté. Ce sont ses larmes qui ont donné naissance à la précieuse myrrhe aux propriétés magiques. Je vous apporte de la myrrhe. Quelques gouttes de ce parfum peuvent vous aider à réduire vos douleurs. C’est une senteur connectée avec les bonnes ondes positives. Elle a un effet apaisant et aide à vous reposer. Vous savez, j’ai fait toutes les boutiques et j’ai raconté cette histoire tellement de fois mais personne ne sait vraiment d’où pouvait venir un tel parfum. On m’a donné un parfum en l’assimilant à un autre conte, celui des histoires que vous me racontiez !
Ladha ne savait plus si elle devait rire ou pleurer.
Imperturbable, Daniel continuait :
– Les cônes d’encens ont aussi des effets bénéfiques mais sur ce sujet là, je ne vous apprends rien. Je suis comme un voyageur et vous avez été comme une fée qui conserve le véritable lien de ceux qui n’oublient jamais rien. Vous m’avez fait goûter vos plats. Je vous apporte l’or de ma joie qui déborde, l’encens qui retient serrés les nœuds des amitiés et la myrrhe, cette crème de soins parfumée qui garde intacte la jeunesse de notre rire et la sagesse de notre esprit.
Les femmes arrivèrent en procession et le prièrent de goûter au plat du riz qui déborde.
– Le riz a débordé et bien débordé, lui dirent-elles en présentant un ramequin où le riz était confectionné selon les usages de la maison. Ladha lui dit doucement :
– Moi non plus, je n’ai pas oublié que ce jour-là, votre mère avait tranché. Entre la fête des moussons et la fête des rois mages, il y a un lien qu’elle ne voulait pas couper. Ce jour-là, je devais cuire le riz, le porter à ébullition, le laisser déborder car c’était le signe que la joie entrait dans la maison.
– Je crois que j’avais vraiment le droit de faire la fête ce jour-là, déclara Daniel en riant.
Il posa un doux regard sur celle qui avait veillé sur lui, sur son enfance, qui lui redonnait encore de la joie à un moment où les racines de son histoire s’étiolaient jusqu’à ne plus exister.
Exister, pourquoi vouloir tant exister ? Quoique l’on fît, on existait malgré tout par le passage de ceux qui imprimaient leur présence sur notre chemin. C’était le sens de la figure géométrique que l’on dessinait à même le sol, selon un tracé répétitif, une fractale.

Ginette Flora
Janvier 2026




Décidément tes Malles, chère Ginette, contiennent bien des découvertes ! Je sais maintenant ce qu'est une figure fractale (que le chou romanesco représente fort bien !).
Merci pour ce voyage et belle journée ❄️🌞