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La page du mélomane XXXII - Pagliacci ou la dramaturgie de Leoncavallo


Pagliacci et son double


En un prologue et  2 actes, l’opéra de Ruggero Leoncavallo, né à Naples en 1857 et décédé en Toscane à Montecanni Terme en 1919,  dure 70 minutes et tire son drame du contraste né de la douleur éprouvée par  Canio le clown trahi et la soif de vengeance qui s’empare de lui dès lors que son esprit dévasté le conduit jusqu’au drame.

Toute l’action est principalement centrée sur deux thèmes que le livret et la réponse orchestrale traduisent  avec leurs procédés, figures de style principalement la mise en abîme pour le drame interprété et clameurs des instruments, cor, violons, harpes et violoncelles pour porter les émotions lyriques à leur point de  tension ultime :


–  Le rire forcé, étranglé du clown qui joue un rôle et  qui doit se retenir de pleurer. La force lyrique est accompagnée par les cordes et une harpe.


–  La jalousie portée au paroxysme qui finit par la mort de Nedda et Silvio, le couple  que Canio abat sans hésitation, emporté par le rôle qu’il joue dans la pièce représentée devant un public médusé  où il incarne le personnage du clown trahi, passant ainsi de la fiction à la  macabre réalité. La musique montre un contraste frappant où l’on sent l’influence de Wagner. Ce sont des notes aiguës, des cris qui sont tenus par un orchestre où les violoncelles interviennent pour annoncer la gravité du sentiment éprouvé qui précipitera la fin de la pièce.

 

Si le livret écrit par Leoncavallo lui-même se concentre sur ces deux aspects, la musique rend par le biais d’une pureté mélodique et lyrique, le cri de douleur de Canio et sa rage de mettre à exécution ses pulsions vengeresses.

La mise en abîme qui est la figure narrative choisie pour changer la fiction en une  réalité brutale donne à la pièce une sidération supplémentaire. Canio  le clown a dépassé son rôle, il sort des brumes de la fiction pour se confronter au réel.

Le double rôle de Canio le clown met en avant un contraste que l’orchestre analyse en faisant jouer le cor quand Pagliaccio le clown éclate de rire. Les cordes, violons et harpes soulignent la partie lyrique, le duo des amants Nedda et Silvio et la douleur terrible de Canio.

Les violoncelles font éclater le drame de la jalousie. Leoncavallo va s’attacher à construire musicalement le paradoxe qui émane de cette situation tragique dans l’âme de Canio, le directeur de la troupe. Sa blessure intime est enchâssée dans un développement lyrique bouleversant suivi d’une musique plus brutale, implacable, inquiétante soutenue par un rythme différent incarnant le trouble d’un esprit qui crie à la vengeance.

De ce contraste, Leoncavallo compose le célèbre « Vesti la giubba » interprété par un Giuseppe di Stefano qui porte la musique de Leoncavallo jusqu’à un point dramatique capable de mettre dans la  seule voix  chantée, un sanglot déchirant.

Souvent interprété en concert indépendamment de l’opéra,  plusieurs ténors ont donné de leur voix, Enrico Caruso, Giuseppe di Stefano, Luciano Pavarotti, Mario Lanza, Mario del Monaco, Jonas Kaufmann.. .


Les 3 règles du  théâtre classique  


Par le texte  et par la musique, l’opéra de Ruggero Leoncavallo souscrit aux trois règles du théâtre classique  comme édictées par Boileau :

« Qu’en un  lieu, qu’en un  jour, un seul fait accompli

Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli »  (Boileau)

 

L’histoire commence avec l’arrivée dans un village de Calabre au Sud de l’Italie, d’une troupe de comédiens ambulants et le signale en jouant du cor. Le directeur Canio annonce qu’une représentation a lieu le soir même.

Or les comédiens sont déjà entrés dans un nœud d’intrigues et de drames, le second de Canio, l’inquiétant Tonio déclare sa flamme à Nedda, l’épouse de Canio mais il est éconduit. Il se venge en menaçant de révéler que Nedda a une liaison avec Silvio, un jeune comédien de la troupe.

Le drame va se jouer au cours de la représentation quand tous les ressentiments éclatent et dépassent le seul cadre de la fiction.

Avant la représentation, Canio apprend de son second  Tonio  la trahison de Nedda. Dans   l’air de « Vesti la giubba », il se dédouble et parle à son double le clown dont il joue le rôle, et lui avoue qu’il est contraint de sauver les apparences.




Jouer ! alors que pris de délire,

je ne sais plus ce que je dis, et ce que je fais !

Et pourtant, tu dois… fais un effort !

Ah ! N’es-tu pas un homme ?Tu es Paillasse !

Mets la veste, et enfarine-toi le visage.

Le public paie, et ils veulent rire.

Et si Arlequin te vole Colombine, ris, Paillasse,

et tous applaudiront ! Transforme en rires les affres et les pleurs,

en une grimace les sanglots et le chagrin !

Ah ! ris, Paillasse, de ton amour brisé !

Ris de la douleur, qui te ronge le cœur !

 

Au cours de la représentation, l’émotion est à son comble quand au milieu de la répartie « Donne moi son nom » et que Nedda, récitant son texte, refuse de donner le nom de son amant, Canio transmué en un féroce vengeur  chante le terrible air de « No, pagliaccio no son ! »





Non, je ne suis pas un clown ;

si mon visage est pâle, c'est de honte et de soif de vengeance !

L'homme reprend ses droits, et son cœur saignant

réclame du sang pour laver sa honte, ô maudite !

Non, je ne suis pas un clown !

C'est moi qui t'ai bêtement recueillie,

une orpheline dans la rue, presque morte de faim,

et qui t'ai offert un nom

et un amour qui n'était que fièvre et folie


et comme Nedda résiste,  il l’assassine et dans la foulée, il abat également Silvio venu à la rescousse de Nedda.

Le public comprend enfin que tout ne se passe pas comme prévu.

 E finita la commedia.


 Pagliacci et le mouvement vériste


 Pagliacci était d’abord décliné au masculin « Il Pagliaccio » mais suite à diverses propositions, il a été retenu au pluriel indiquant le statut des clowns et la densité dramatique du rôle du clown secondé par un autre personnage de la troupe.  En français, il est traduit par Paillasse, une traduction vieillie qui signifie bateleur de foire vêtu d’un costume à carreaux qui déclame des sketchs déclenchant un fou rire. Un clown fige le sens et ne lui donne pas son statut de véritable comédien d’une troupe de théâtre ambulant où chacun joue un rôle dans la pièce qui va être représentée. Pagliacci au pluriel désignent donc les comédiens qui vont jouer la pièce choisie pour ce jour.

Ruggero Leoncavallo s’est inspiré d’un fait divers jugé par son père, juge de son état, d’une histoire de famille où un jeune domestique  qui courtisait la fille du village a été mis  à mort par les deux fils de famille chez qui il servait et  qui étaient épris de la même jeune femme.

Ce fait divers, Leoncavallo s’attachera à rester au plus près de la réalité sans tomber dans le romantisme et traduire de façon la plus vraie, la dimension tragique d’un personnage qui sait faire rire les autres mais qui est tellement costumé, masqué, grimé qu’on ne sait rien de lui. Et pourtant  dit Pagliaccio :


Et vous, alors, si nous dépouillant

De nos nippes de paillasse,

Sous l’habit clinquant, sous la grimace,

Vous trouvez une âme, enfin,

Semblable à votre âme,

Tendez-nous la main,

et qu’un sot préjugé s’éteigne, triste flamme !

 

La mise en abîme est un procédé d’écriture qui consiste à placer dans l’œuvre principale,  une œuvre qui lui est en tous points comparable : « récit dans récit »  au point que  réalité et fiction se télescopent.

L’action dramatique de la pièce représentée est en tous points identique à celle que vivent les comédiens dans la réalité : Canio est trahi par Nedda  sa femme qui projette de s’enfuir avec Silvio son amant. Pagliaccio pourra-t-il jouer ce rôle qui est en tous points comparable au sien ?

C’est l’esthétique vériste que Leoncavallo met en scène, c’est l’évocation réaliste du drame opératique.  Canio, le clown doit rire pour la scène. Saura-t-il le faire lui qui vient d’être trahi ? Le rôle de Pagliacco est central. C’est un personnage de tragédie. L’opéra est l’esthétique d’un art vocal lyrique qui porte les tonalités des sentiments par la tessiture vocale. Dans Pagliacci, il s'agit pour les chanteurs lyriques de rendre l’emprise de la jalousie, de la passion dénudée sans le vernis du maintien et de l’ordre social.

Le livret est écrit par Leoncavallo  lui-même, le mot et le chant se livrent à la même prouesse intentionnelle de faire de la voix l’apôtre de la parole.

Le vérisme est un mouvement artistique italien qui apparaît à la fin du XIXème siècle  et qui se manifeste aussi en littérature et en peinture.

C’est un mouvement qui dure une quinzaine d’années et a tendance à dénoncer la misère sociale.

C’est dans un lieu de condition modeste que prennent place les opéras véristes.  Une nouvelle construction des écritures est mise en place où sont privilégiées des lignes vocales épurées : diction et phrasé sont travaillés pour être compréhensibles.

 Un prologue explique le propos de la pièce et c’est dans le prologue que le récitant informe que la confusion va se faire entre la fiction et la réalité  présageant la fin tragique.


 Ginette Flora

 Janvier 2026  

 

 

 

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