Les gamelles des comptoirs - Le beignet de Noël
- Ginette Flora Amouma

- 24 déc. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 janv.

Quand Sagar, le commis apprenti de Ladha lui apporta sa gamelle à plusieurs niveaux, le tiffin box comme on le disait communément autour de lui, Daniel le remercia. Il ne lui vint pas à l’esprit de remettre à Sagar ce qu’il avait préparé pour Ladha. Le fumet qui se dégageait de la gamelle lui ôtait soudain tous ses moyens. Il se sentait empêché d’agir par une singulière force souterraine qui le guidait ailleurs. Il posa la gamelle au centre de la table comme pour s’en éloigner mais il ne pouvait pas lâcher l’anse sur laquelle ses doigts se crispaient. Une sinueuse odeur pénétrante se dégageait, c’était irrésistible.
L’espace éclatait pour faire apparaître le temps des préparatifs d’un Noël qui était accroché à sa mémoire, un moule à son rocher, comme un moule revenu, retenu, reconnu.
Ladha lui refaisait la fête qu’il n’avait plus jamais vécu depuis qu’il avait quitté le village. Ladha savait tout voir.
– Vous n’avez pas de sapin, pas de crèche, pas de ces préparatifs sucrés et salés qu’on appelle des palagaram, ces friandises sacrées qui se vendent partout pendant les fêtes mais qui n’ont un sens que pour ceux qui préparent tout de leurs mains.
– Ce repas traditionnel qui se fait en famille.
– Même quand la famille est éparpillée ! Et Ladha a voulu réveiller cette partie de votre histoire.
– et elle ne voulait pas que je sois seul. Vous lui direz … Vous lui direz…
– Je lui dirai ce que je vois dans vos yeux, Mr Daniel. A bientôt.
Sagar s’était vite éclipsé. Daniel se retourna vivement. La gamelle était bien là comme si elle attendait qu’il l’ouvre.
Chaque boîte contenait les beignets faits main, il retrouva leurs noms, il les prononçait rarement, il se souvint.
Le sirop parfumé à l’eau de rose, il respira plus fort
C’était le premier dessert qu’on lui réservait
L’élément qui le composait, c’était un des secrets
Car les boules étaient trempées dans une note sucrée
Il guettait l’instant où il voyait changer l’eau et le lait
Où la farine ajoutée recevait de la mandragore
C’était le mot qu’il continuait à donner à la pincée de poudre que Ladha saupoudrait dans le récipient avant de laisser la pâte reposer au frais.
A la première bouchée, il revit l’enfant qu’il était
Attendre d’être seul pour ouvrir le tabernacle
D’un doigt polisson tremper dans la mélasse
Et s’échapper pour s’efforcer de mettre un nom
Sur l’épice étrange qui en faisait son délice
Sur la divine saveur, le mystère continuait dans la journée. Ladha préparait les autres beignets en s’abstenant de parler pour ne pas contrarier les génies, répondait-elle à l’enfant qui la poussait dans ses derniers retranchements. Elle n’avait rien oublié ni les fritures croquantes ni les mignardises aux lentilles, comme il le constatait à mesure qu’il sortait les assiettes métalliques de leur échafaudage.

Et il vit le beignet en croix. Ce fut comme si on le replaçait dans une procession rituelle. On s’approchait de lui, de plus près encore qu’il ne l’aurait pensé. Il s’aperçut que seule Ladha pouvait reprendre le rite institué par la mère qui avait disparu en laissant les reliques de son autel. Avant que ne commence la longue nuit, elle dessinait dans la pâte un beignet en forme de croix qu’elle plongeait dans l’huile de la friture. Une fois qu’il avait bien rissolé et frétillé, une fois qu’elle le savait à point, elle le sortait délicatement et l’égouttait sur un papier absorbant.
Ladha reprenait alors son office en faisant frire les beignets sucrés à cavité centrale. Elle plongeait les boules de pâte dans la friture et continuait la célébration culinaire. Elle connaissait les différentes étapes du sacrement, il n’y avait pas de deuxième voyage pour la friture des beignets sucrés. C’était l’ouverture d’une pièce qui se jouait au sein de chaque famille qui en possédait les clés et les usages.
Elle passait ensuite à la friture des beignets salés qui embrayait sur les quatre douceurs, du gâteau de semoule aux fruits confits aux beignets de pois chiches et aux croquants à la farine de lentilles. Le temps que le beignet en croix s’attiédisse.
C’est une l’herbe qui donne des gousses qu’on fendille
On lui disait de lire le conte du beignet de Noël
Et pendant qu’il épelait les noms des plantes anciennes
Il remontait le temps où les enfants recevaient pour étrennes
Des beignets sucrés composés de la farine de lentilles
C’était déjà la première fête de l’humanité
Daniel entendit sa mère appeler ses enfants. Elle s’approchait d’abord de son père et lui demandait de rompre une branche de la croix puis elle présentait le beignet de Noël à chacun de ses enfants. Quand venait le tour de Daniel, il ne restait plus que la dernière branche que l’enfant aimait manger, c’était la part la plus importante et il s’en délectait. Il se demanda quelle signification contenait le morceau qui lui était échu, à lui le dernier enfant de la maisonnée. C’était à lui de fermer le rite. Selon les dires de son père, c’était un rôle dont il se souviendrait. Il contempla le beignet en croix que Ladha avait confectionné. Toute la gestuelle lui revenait, c’était le tour de main de Ladha, c’était lui le dépositaire d’un vaste temps non pas perdu mais vécu et faisant partie de sa conscience. Douleurs et joies contenues dans le beignet, Ladha lui rappelait la scène, l’enfant obéissant auprès de sa mère mais confiant ses pensées à la nourrice.
Il réalisait que sa mère ne prenait jamais une bouchée du beignet de Noël. Elle plaçait toute sa famille sous une protection divine sans savoir se préoccuper de la vie qui lui était destinée. Il prit le beignet en croix et rompit la première branche en restant longtemps prostré. Par la fenêtre, le ciel flouté lui montrait une immensité que chacun aurait voulu remplir.
Il comprenait le message de Ladha qui lui disait de continuer avec ce dont il était rempli. Il ne pouvait pas ignorer ce qu’il avait vécu, il ne devait pas non plus sombrer à cause de la façon dont le boomerang rebondissait sur lui. A cette période de l’année, l’espoir se diffusait comme un arôme aussi opiniâtre que les fragrances des repas oubliés. Daniel avait la nette impression d’être un champ en friche où rien n’avait poussé et qu’il n’avait fait que traverser.
Ladha lui avait préparé tout le réveillon tribal. Dans chaque mets, elle avait placé toutes les affections indicibles d’un temps où les ardeurs du cœur n’étaient pas convenables, d’un temps où l’on se retenait d’ouvrir les valves d’une émotion qu’il fallait étouffer et laisser à d’autres éléments le soin de parler d’amour.
Seule Ladha pouvait le comprendre, elle qui avait vu le geste retenu, les regards fixes, les joies jamais éclatées, les souffrances restées dans l’ombre des convenances.
Dans chaque friture, Ladha avait mis toutes les pensées dissimulées, tous les embrasements d’une âme discrète, tous les vœux d’un esprit muselé.
Dans la dernière coupelle, elle avait placé dans un humble boîtier, un collier d’enfant qu’elle lui avait tressé jadis avec les brins de jonc de son village. Se pourrait-il que sentant sa fin prochaine, sa mère mourante la lui aurait rendue en lui demandant de veiller sur son dernier enfant ?
Daniel considéra le collier en essayant de se rappeler s’il avait existé des jours où il l’avait porté. Une fois encore, sa mère était passée par les remugles de sa propre défiance pour ne lui donner aucune occasion de s’attacher à aucune autre figure que la sienne.
Le temps des croyances, le temps des blessures, le temps de la souffrance, le temps de la crainte, de quel jugement dernier avait-elle eu peur, se demanda Daniel chaque fois qu’il repensait à sa mère.
Le temps de la méditation, il y entrait, c’était la longue nuit de Noël, celle des bergers marchant vers la nouvelle qui leur était parvenue.
Daniel resta longtemps dans la nuit. Il y avait un sentier à prendre sans penser à rien d’autre qu’à renaître.
Ginette Flora

Décembre 2025




Quelle bonheur quand la tradition se fait gourmande et que règne l'esprit de partage et de transmission ! Merci pour ce texte de Fêtes, Chère Ginette ! 🙏☺️🎄🎁