Les gamelles des comptoirs - La soif de la terre
- Ginette Flora Amouma

- il y a 9 heures
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Il n’avait pas d’adresse précise, les terres excentrées n’avaient de nom qu’au surnom que les anciens fermiers attribuaient à leurs propriétaires fonciers affairés qu’ils ne voyaient qu’épisodiquement. Ils ne prenaient pas de gants pour dire ce qu’ils en pensaient :
" Quand ils ne sont pas dans leurs bureaux, ni dans les avions, ils passent voir l‘état de leurs terres pour pouvoir dire qu’ils n’avaient pas négligé de s’occuper de leurs domaines."
Avant de décider d’aller observer sa terre, Daniel s’était renseigné et épluché un grand nombre de pièces juridiques, s’étonnant chaque fois qu’aucun document ne mentionnât son nom. Pour les services administratifs, il était invisible concernant cette zone de recherches, ce qui augmenta son malaise et sa curiosité. Il y avait bien une énigme à examiner, des jarres percées le déconcertaient dès qu’il s’approchait d’une pièce sur laquelle il se jetait dans l’espoir de découvrir que son nom existait dans cette partie du monde mais il devait se rendre à l'évidence. Ses efforts n’aboutissaient à rien, on eût dit que l’histoire de sa famille se fermait dès qu’il essayait d’ouvrir une porte.
Il y avait dans le système foncier local, une charte particulière concernant les propriétaires fonciers possédant des parcelles de terrains qui étaient léguées en héritage aux successeurs selon un partage qui animait furieusement les réunions de salon. On glosait et on conspuait sur la charte en question parce qu’elle ne voyait jamais le jour malgré les démarches de ceux qui étaient les plus dépossédés.
Pour mettre fin aux sempiternelles guérillas auxquelles se livraient les familles en vue d’obtenir satisfaction et au demeurant de recevoir leur part de parcelles cultivables, un décret ministériel décida que les terres travaillées par des gérants revenaient de facto à ceux qui les avaient fructifiées dès lors qu’un certain seuil de gérance était atteint.
La clause l’intriguait, il n’en avait pas été informé. Ses terres étaient-elles passées aux mains du gérant en service présentement ? Ladha était restée évasive. Pour une fois, la fidèle nourrice ne s’épanchait pas sur cette partie cachée des successions mal achevées, des pièces manquantes.
– Je pourrais vous en dire quelque chose si j’avais quelque chose à dire. J’ai vite pressenti de mauvaises ondes concernant ce point et je n’ai pas voulu que vous en souffriez.
– Vous savez au moins où sont mes terres ?
– Je sais comment faire pour qu’on vous y emmène même si je n’ai jamais voulu voir vos terres. Des mains puissantes tiennent les rênes de ce dossier. Je ne suis rien et je ne sais rien, Mr Daniel mais j’aime la terre, j’ai été témoin des sacs de riz que des exploitants apportaient chez vos parents. Il y avait un grenier à grain où le riz était entreposé du temps de vos grands-parents car votre grand-père s’occupait de le vendre. Puis vos parents ont changé la façon d’agir et ont laissé toute cette exploitation aux gérants, des fermiers qui travaillent sans savoir si leur labeur était justement rétribué mais ils le font en silence parce qu’ils obéissent aux désirs de leurs maîtres. Mais comme vous bougiez beaucoup, les nouvelles, les soucis et les querelles prenaient l’avion et disparaissaient et quand elles revenaient, on avait déjà oublié comment cela avait commencé.
Daniel commença à interroger les membres de sa famille, ceux qui étaient restés pour finir leur odyssée devant la jetée, devant le front de mer où l’alignement des cocotiers rappelait les Riviera de la méditerranée. C’étaient des propriétaires fonciers longtemps absents et qui étaient revenus finir leur vie mais qu’avaient-ils fait de leurs plantations ? Il recueillit tant de récits qu’il en fut ébranlé. Tous confessaient les mêmes problèmes et chacun avait choisi de mener sa propre route. Les propriétaires absents avaient reconduit leurs contrats signés par leurs aïeux et laissé faire l’administration quand de nouveaux secrets les dépossédaient de biens qu’ils n’avaient pas su aimer. Il sentit des réticences chez ceux qui avaient souffert de la perte de biens reçus en héritage et qui leur avaient été escroqués.
Il sentit monter en lui une ondée étrange d’une émotion qu’il n’avait jamais éprouvée jusqu’alors. A les écouter déverser leurs sacs de riz, à sentir les grains de riz crisser sur le sol des lamentations, il sentit une furieuse envie d’y aller, de voir se lever et s’animer cette terre qu’il ne connaissait pas. Une terre, il avait une terre, quand bien même ce n’était qu’une parcelle de terre, c’était un battement de vie et il n’eut plus de répit.
Dès l’instant où il entra dans une vibration tellurique, il se sentit appelé. Nombre de ses congénères, oncles, cousins, pères et aïeux n’avaient jamais parlé de leurs terres rizicoles et si des querelles éclataient, il constatait que les désaccords en matière de réappropriation des terres héritées ne dépassaient jamais le niveau prosaïque d’un calcul de rendement. Il ne lut nulle part ni n’entendit dans aucune discussion le désir infini de connaître la sueur du labeur donné au sol qui quémande de l’eau.
Terre d’eau, terre d’âme pour que dure la vie, c’était avec inquiétude qu’il le réalisait. Un mouvement d’empathie traversait sa pendule, le balancier maintes fois supporté, prenait tout son sens. C’était son heure qui avait sonné. Il devait sortir de la léthargie des anciens, prendre sa terre en main, la visiter, aller au devant d’elle, l’approcher, l’entendre gémir et comprendre enfin ce qui faisait trembler ses racines.
Le conducteur de rickshaw pédalait en klaxonnant sans modération. C’était la cacophonie de la rue où se jouait la scène des avatars des quelques divinités qui dirigeaient la dramaturgie des habitants. Il entendit des ovations.
– On vous reconnaît, on se souvient, vous faites entrer les autres.
– Quels autres ?
– Les autres comédiens de votre épopée ! On connaît tout de votre terre. On n’a jamais vu ni le propriétaire qui voyageait beaucoup ni sa famille. Seules les ombres de leurs terres se faufilaient partout pour faire lever le grain qui portait leur nom. Le gérant avait la charge du domaine et s’efforçait chaque fois de le rencontrer mais le maître des lieux avait toujours des raisons de s’absenter. Les sacs de riz partaient en direction de la ville. Les récoltes passaient ensuite entre les mains des divers sous-traitants pour s’achever dans les zones de distribution. C’est le voyage du riz, de votre riz.
– Et après, ce qui se passe après, vous avez entendu parler de ce qui se passe après ?
– Des conflits, des petites guerres qui font passer le temps. Les propriétaires s’absentent et disent que les héritiers s’en occuperont après eux. Des situations boiteuses, il y en a des centaines, disséminées à travers de nombreux petits villages où les champs sont des champs déjà morcelés et certains figés par manque de solution.
– Ils sont vendus ?
– Bien ou mal vendus, les familles ne cherchent plus à patauger dans la boue. Mais les choses bougent…
– Vous savez quelque chose de mes terres ?
– Oh oui ! Le vieux Govindar racontera votre étrange histoire. Regardez ! C’est à vous tout cela ! C’est elle qui vous appelle.

Daniel la contemplait avec un effroi inexpliqué comme si le rendez-vous manqué d’avec une dulcinée devenait une affaire de cœur.
Tressaillement sur la nuque, fléchissement des genoux, son corps parlait, le jetait dans les rizières. Était-ce vraiment des rizières ce qu’il voyait dans l’auréole d’un ciel chiné de soleil ?
Les stipes en longs cortèges, les troncs des cocotiers se penchaient comme absorbés par une soudaine agitation. Et de porter un faix secoué par le vent qui venait de la jetée, le front de mer qui ne cessait jamais de rebattre les oreilles des autochtones, les sortait de leur indolence. Les parcelles quadrillées verdoyaient par endroits, desséchaient en d’autres parties toutes délimitées par de petites digues. Quelques pousses piquées dans l’eau stagnante s’acharnaient à se nourrir sous l’œil vigilant d’un paysan en chemise et turban blanc.
Dans un carré boueux, un autre agriculteur conduisait un vieux tracteur, retournait la terre, la préparant pour la prochaine culture. La boue brunâtre fouillée et broyée par le passage des grosses roues de l’engin motorisé n’était que gadoue et mottes spongieuses. De l’eau saumâtre n’avait de visiteurs curieux que des corbeaux.
Il fut surpris de voir au loin un îlot au fond d’un ciel qui s’abandonnait.
Daniel s’approcha du paysan qui, pieds nus, dans la terre humide portait des plants de riz.
– Je cherche Govindar.
– Il est dans la cabane. Vous avez de la chance, il y est encore.
Avant d’ouvrir la porte en bois grêlée par endroits, il eut un regard troublé, gravement posé sur le paysage qui s’offrait à lui. Le champ humide était translucide là où l’eau perforait les barrages et grisonnait entre les pousses qui émergeaient. Les parcelles soigneusement alignées étaient clairsemées. Les cocotiers comme des sentinelles fichées au bord de chaque parcelle suivaient de haut l’ouvrage des paysans, leur servant de paravent. Leurs stipes étaient balafrés de stries noires. Au loin, des tamariniers reconnaissables à leur épaisse toison montraient la place des abondances. Les bananiers se chargeaient de partager l’espace du domaine en étalant leurs feuilles émeraude. L’herbe cossue rappelait au premier venu qu’elle était la plus grande des herbes du monde.
Il y avait un dénuement qui n’était pas de l’appauvrissement. C’était une manière d’être, l’attente d’une renaissance sans que le renoncement ne germe car le vent n’emporte pas tous les désirs. Il fléchit les nuques mais ne rompt pas les vertèbres. La terre manquait d’un élan nouveau et ne s’arrêtait pas de vivre pour autant.
Daniel fut saisi. C’était ce qu’il portait en lui, ce manque qu’il rêvait de poursuivre et d’apprivoiser.
– Vous pouvez entrer, Daniel.
Govindar était assis dans une vieille banquette garnie de nattes tressées à la corde de coco. La pièce était simple et n’avait pour décor que des éléments qui convenaient au lieu. Des tapisseries en fibres de palmes garnissaient les étagères d’un mobilier de rangement. Tut était pensé, se trouvait à sa juste place. Le végétal tissé habilement remplissait l’unique pièce d’une vie invisible mais bien palpable. Des paniers ventrus, des hottes montées en lacets de brins de palmes séchés lui firent prendre conscience qu’il entrait dans ce qu’il n’avait jamais connu.
Le vieil homme à la barbe blanche et aux cheveux gris s’échappant d’un turban ressemblait à un mage sorti d’un livre de légendes. Il posait sur Daniel un regard où ne s’agitait aucune vive flamme. Un regard tendu mais creusé de sapience. Toute sa présence dégageait une douceur et une aménité que sa silhouette soulignait finement.
– Vous ne saviez rien ?
– Je ne savais rien de tout cela ni des cocotiers ni des tamariniers ni des rizières ni de cette cahute qu’enfant j’aurais aimé conquérir.
– Je n’ai vu qu’une fois votre père qui voulait tout vendre à la hâte, signer d’une traite des affaires qui lui causaient plus de soucis et de dérangements que d’opportunités pour agrandir ses recettes financières.
– Qui était le premier propriétaire ?
– Votre grand-père. Lui, je le voyais plus souvent mais il est mort avant que le souci d’être un point d’ancrage se fasse jour dans son esprit et dans son cœur. Votre grand-mère devait assurer seule les affaires mais faute de conseils éclairés et de temps, elle n’avait que du bon sens et dans les affaires, le bon sens n’a aucune valeur. Ses fils ont bondi sur les traites, les ont détournées à leur avantage en déclenchant la pire des querelles de succession qui ait pu exister dans les annales de votre communauté.
Daniel croisa les doigts, prisonnier des secrets de famille. Il voulait tout savoir, ne pas mourir ignorant, ne pas croiser un de ses semblables sans savoir quel lien l’enchaînait à lui et quel pouvoir il pouvait avoir sur lui. Le ciel était clément, les palmes des cocotiers dansaient lentement. Leurs racines étaient profondément enterrées, descendaient sous terre sur plus de cinquante centimètres. Les stipes pliaient mais ne se brisaient pas.
– Qui occupait les terres ? demanda Daniel.
Il suivait les alignements des fibres de coco qui avaient servi à réaliser le paillasson étendu à ses pieds.
– Je m’en suis occupé longtemps jusqu’à ce que votre père qui a hérité de quelques parcelles décide de les vendre c'est-à-dire de me les retirer moyennant une rétribution très peu comparable avec le travail que nous avons accompli avec ma famille. Mon fils aîné m’a aidé à cultiver les rizières en même temps qu’il poursuivait ses études. J’ai résisté à l’emprise de votre père jusqu’à ce qu’un décret gouvernemental décide que ceux qui ont cultivé la même terre depuis plus de deux générations puissent l’obtenir en droit. Je suis donc devenu le propriétaire légal de vos terres. Votre père a vu s’échapper cette partie de son patrimoine. Je ne l’ai plus revu.
– Et tout cela a appartenu à ma famille ?
– … qui ne s’en est jamais occupée et qui n’a jamais vu les cocotiers ni les tamariniers ni les bananiers ni vu ni participé à aucun stade de la culture du riz. Je ne pense pas qu’elle s’est souciée de ce que peut être la transformation d’un épi de riz, un grain délogé de sa balle puis ensaché pour être distribué. Votre famille recevait un certain nombre de sacs de riz, m’en laissait quelques uns en guise de rétribution de bon services rendus. Le contrat signé indiquait que les deux récoltes par an ponctuaient le bon rendement de la ferme. Mais c’était sans compter le passage des mauvaises saisons où le grain ne poussait pas comme il le faudrait.
– Que se passait-il alors quand la récolte était mauvaise ?
– Votre grand-père avait l’humeur des seigneurs qui traitent leurs paysans comme des serfs. Quand à votre père, plus subtil, il avait des manières plus élaborées pour me reprocher de n’avoir pas suffisamment veillé au grain. Comme si j’avais quelque pouvoir sur la pluie et le soleil !
– Et maintenant ?
– C’est moi le propriétaire de ces terres que je donnerai à mon fils qui a un esprit novateur. C’est lui qui petit à petit est en train de moderniser notre petite exploitation.
Un meuble de rangement était discrètement posé dans un angle. Quelques corbeilles et coupelles tressées en fibres de bananiers contenaient des carnets, petits et colorés.
– En voulez-vous un ?
Daniel confus d’avoir été pris en pleine indiscrétion, bredouilla :
– Je me demandai où vous vous êtes procuré de si jolis carnets.
– Quand ma fille prend son quart de veille ici, elle aime croquer ce qui l’entoure, elle dessine, elle colorie, elle peint. J’aurais aimé pouvoir lui donner ce qu’elle voulait, lui ouvrir les portes du grand monde mais il semble que la terre nous attache solidement ici.
Daniel consulta les carnets d’esquisses. Mille questions se bousculaient sur son visage que Govindar releva spontanément.
– Shalima a trouvé un moyen terme pour réconcilier son avenir et son souci de veiller sur les parcelles de terre que je lui ai concédées. Elle enseigne à l’école du village et souvent elle amène les enfants visiter les rizières. Et on entend des rires et on entend des cris de joie. Et croyez-moi, il n’y a rien de plus beau.
Le visage émacié du vieil homme s’animait imperceptiblement mais Daniel avait surpris les vibrations des rides. Le périple du père épuisé mais jamais fatigué, inquiet mais jamais résigné, retenait un bonheur infini, profondément tombé dans les plis d’une peau qui ne se nourrissait plus que des battements d’un cœur fermement enlacé par les chaleurs des soleils renaissants, par les bourrasques des vents contraires.
La peau balafrée comme les gaines des palmiers laissait voir des cicatrices. A quoi chacune d’elle renvoyait-elle ? Il s’était enroulé la tête d’un turban comme pour cacher la perte des fils de sa vie, les cheveux en pâlissant lui rappelaient son âge. Les mains parcheminées de veines apparentes, gonflées et translucides presque bleuies avaient encore l’énergie des jours difficiles. Enveloppé dans une étrange paix, il vivait une arrière saison, celle qui se remémore avant d’éclore.
– Quelques livres m’ont aidé à accepter les sautes d’humeur des propriétaires et j’ai pu approcher quelques secrets que la rizière m’a révélés et puis elle m’a entraîné dans la lie de son douloureux plaisir. C’est elle qui m’a montré qu’en enfouissant les semis dans une eau calculée et formatée, je refaisais les gestes qu’elle faisait pour sortir de terre, puis grandir et laisser l’épi se parer de panicules portant la graine. C’est pour elle que je me levais tôt le matin, j’étais impatient et fou de voir si elle jouissait de tout le confort et de l’envie d’aimer et de continuer.
Et vous voyez, je l’ai fait, elle m’a tant accompagné que je continue à venir tous les matins pour voir si elle se sent bien dans mon domaine. Je lui parle cette fois en maître des lieux, je la rassure, je sens ma joie monter et s’embraser quand le ciel quitte ses brumes pour se vêtir de son voile. J’entends le bruissement des palmes des cocotiers et je m’enivre du jour qui se lève.
J’inspecte ensuite les diguettes qui entourent les parcelles. L’eau fait naître la vie et l’eau a toujours été notre premier souci. Je vérifie son niveau, ni trop, ni peu, c’est cette arithmétique que je dois suivre, sans cela il n’y a plus le désir de vivre.
– Vous avez eu de bonnes récoltes cette année ?
– Les deux récoltes nous ont permis de vendre à bon prix notre riz. Nous gardons toujours en réserve quelques sacs pour nourrir notre famille ou aider des voisins qui n’ont pas eu la même chance que nous.

Daniel et Govindar sortirent se rassasier de la contemplation des champs. Si pour Daniel, c’était une pure découverte, pour Govindar, le sentiment qui se cristallisait en lui était d’une autre nature. Il était épris. Daniel avait fait renaître dans son cœur la fraîcheur et la spontanéité des premiers bonheurs. Il se souvenait de n’avoir eu qu’émerveillement ébloui pour la beauté sereine des champs verdoyants. Cette sorte d’envoûtement, il l’avait retenu pendant des années, craignant de s’attacher à une terre qui n’était pas la sienne.
En devenant le maître des quelques hectares de sa petite exploitation, il n’avait pas perdu les longs tressaillements de ses rêves. Il comprenait enfin qu’il attendait que celui qui lui avait inoculé ce rêve vienne le soutenir. Daniel, le dernier descendant, le dernier de cette aventure rizicole lui apportait cette possibilité de se libérer d’un songe qui venait souvent le sortir de la zone qu’il occupait comme les trois mille racines des cocotiers qui partent d’un socle souterrain pour consolider leur port de tête élancé. Il avait repris, suivi, battu le cours des jours et des nuits, pendant des années et s’en trouvait enfin arrivé à maturité. Il avait atteint sa taille, sa croissance était achevée, c’était le temps de la jouissance qui commençait avec pour ultime apparition, la présence de celui qui le regardait avec un œil plein de gratitude pour le travail accompli.
– J’aurais été heureux de vous avoir comme régisseur si les choses avaient tourné autrement. Je suis aussi heureux de vous savoir enfin tranquille et comblé dans vos désirs.
– Vous reviendrez, Daniel. C’est avant tout vos origines et c’est le plus important. Vous viendrez manger le riz de vos champs. Cette saveur est unique, irremplaçable. Seul votre grand-père avait pris le temps de s’asseoir à notre table devant la large feuille de bananier en guise d’assiette sur laquelle je déposais son riz avec ce qui accompagne le riz, les légumes du potager et les fruits de mon verger. Il raffolait du mangoustan.
Govindar surprit une lueur d’admiration dans le regard de Daniel. Ce fut la manne qu’il avait tant attendue.
Ils étaient arrivés aux puits et aux réserves d’eau. L’eau n’était pas seulement un élément naturel.
– Voulez vous connaître un peu l’histoire de l’eau de vos terres ?
– Oui, répondit spontanément Daniel. Il était rattrapé, emporté par une étrange entité qui l’absorbait.
Mais Govindar qui avait tout capté répondit doucement :
– Il n’y a pas que de la poésie et de l’amour dans les rizières. Ce que donne la terre rend heureux mais on doit en payer le prix jour après jour.
– C’est la gestion de l’eau qui vous tourmente ?
– La technique ancienne, traditionnelle, celle que j’ai pratiquée, c’est celle des tanks, les étangs-réservoirs que les pluies remplissent. Nous n’avons plus qu’à la diriger dans les quantités voulues vers les vannes et les canaux d’irrigation mais l’étang s’assèche au bout de six mois.
Govindar lui montra les canaux cimentés le long desquels les cocotiers s’élançaient.
– Et puis chacun a trouvé la solution, celle de forer sur son propre champ, d’aller chercher l’eau souterraine mais tout se paie. A force de retirer l’eau, il advint qu'un jour la source s'est tarie. On devint parcimonieux, on refusa d’en donner aux plus démunis, on s’enferma dans nos préoccupations, tout est imbriqué, piégé, les raisons sociales débouchent sur les contacts avec l’humain, les dénaturent. La construction de réseaux hydrauliques, c’est la grande affaire de ceux qui ont tout en main et l’argent et le pouvoir de décision et je n’ai pas voulu tomber entre leurs mains et dépendre de leurs façons de donner l’eau.
– Et ces problèmes arrivaient-ils aux oreilles de mon père ?
– « Les problèmes, on les contourne ». C’est sa formule favorite et il y souscrit souvent en les esquivant. Il s’absentait. Les problèmes, c’était pour moi. Je me disais que je ne voulais voir que des matins s’étirer sur les rizières sauvées de l’obscurité du temps et je me soumettais sans renoncer à l’idée de changer le monde un jour. Je refaisais les gestes de maintenance en veillant à ce que les champs portent un message futur.
Je voulais y mettre quelque chose de moi-même et non de l’emprise d’un supérieur.
La liberté, voyez-vous, c’est ce qui vient de vous même quand vous sentez en vous penchant dans l’eau brunâtre qu’une présence vous touche et vous enseigne. L’eau dans laquelle j’ai repiqué mes semis, je l’ai veillée, je l’ai conduite et fertilisée. Quand ma main plonge dans la terre et je le fais encore car je célèbre le moment où commencent les semis, je sais qu’elle m’attend et j’ai soif de la terre.
Des années durant, j’ai attendu le retour des propriétaires. Maintenant je ne vis d’aucun retour, je contemple l’aube des rizières qui se répand sur les parcelles, les canaux, les digues, les vannes, les puits et les plantes amazones car le cocotier, le bananier, le dattier se déplacent en hauteur comme pour défier d’autres guerriers.
Regardez ces cavaliers altiers qui se penchent dans l’eau où convulsent les premières douleurs de l’enfantement. C’est l’enfance de la plante, les beaux jours du riz qui allaite le grain lové dans sa balle.
Je viens pour me pénétrer de ce renouvellement, du vrai sens de la vie que j’ai cherché longtemps quand je devais me heurter aux poings de la concupiscence des propriétaires que seul le rendement importait. Chaque fois que cela allait mal, je me demandais pourquoi j’avais vécu un moment d’espérance et le cycle reprenait, la cavalcade de la chevauchée d’un mythe. C’est vrai, certaines années, les récoltes étaient maigres et nous en pâtissions. Le fermier nous punissait et refusait de nous rétribuer en nous donnant quelques pièces de consolation.
J’ai vécu moi aussi, je me souviens, de la charité de mes voisins, des fermiers qui en faisant allégeance aux nouveaux suzerains pouvaient bénéficier des facilités que procurent les réseaux collectifs d’approvisionnement en eau.
L’eau est chère, il faut la payer et j’ai pu me délivrer de mes dettes. En passant par ces chemins sombres où j’étais jeté sans enseignement, j’ai connu la pire douleur que l’on éprouve quand l’immense joie que vous a procurée l’objet de votre adoration est aussi capable de vous transpercer dans l’attaque d’un coup de mousson.
Ginette Flora

Janvier 2026




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