Auprès de ma lavande
- Ginette Flora Amouma

- il y a 19 heures
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Les fleurs de lavande ressemblent à des fées en habits mauve, tenant des baguettes d’épis sertis de gemmes que le mistral secoue constamment parsemant le suave parfum partout où il circule, force dominante qui ne connaît que ses humeurs quand il entre en trombe sur les plaines. Le mistral, c’est aussi une divinité impérieuse qui se manifeste pour signaler son inaltérable présence.
En ces premiers jours de printemps, les fleurs sont précoces. Ce sont les plus sauvages habituées à prendre les devants et à couvrir les champs de leurs premières éclosions. Par contre, il y a des fleurs qui se font attendre comme si elles se suffisaient à rester sur les dalles des écrivains enterrés dans leur enclos. Car on entre dans les terres des découvreurs de la racine qui fait renaître l’aube. Ceux-là déposent leurs armes fourbis pour avoir longtemps lutté. Ceux-là ont rencontré la terre où fleurit la lavande.
Eux qui ont cherché à comprendre les raisons des humains à revenir hanter leurs espaces de vie, eux qui se sont cherchés une place parmi les herbes sauvages, il est une place tranquille, quiète et délicatement subtile, c’est celle des lilas, des euphorbes et des saxifrages. Au milieu des pierres dorment ceux qui reposent en paix, repus de silence, après avoir connu le fracas des inguérissables blessures.
Ici le mal est contourné. La vie primitive se veut présente dans les poussées d’un vent tenace, particulièrement démonstratif, déterminé à se mêler de la pensée des êtres qui renâclent et refusent à libérer leur âme qu’ils sont allés enfermer dans un monastère.
L'abbaye de Sénanque


fondé en 1148
A l’abbaye de Sénanque, les champs de lavande préviennent que la demeure des moines ne tombe pas dans la complète austérité. En parcourant l’enfilade des couloirs retenus par des voûtes de colonnades, on n’est pas auprès du divin, on est dans le vécu d’êtres qui ont préféré se préserver pour ne pas que leur secret ne leur soit retiré.
Quel secret ?
A quel appel répondent ces moines vêtus de leur blanche bure, se levant aux matines pour suivre un temps fragmenté par des oraisons ?
De quelles souffrances ont-ils voulu s’affranchir pour n’abandonner leur âme qu’à la culture des plantes ?
Il y a autour des murs de leur enclos, des fleurs dont les effluves donnent à la vie monacale une fugitive caresse comme si l’espérance de trouver une âme sœur réponde aux vœux exigeants qu’ils ont prononcés avant d’entrer dans la vie d’une abbaye.

En faisant vœu de silence, les moines de Sénanque ont trouvé à se rapprocher du silence des plantes.
La vie de la lavande s’est développée autour d’eux. Ils chérissent les fleurs, les gestes qu’ils répètent pour les cultiver, les nourrir, les récolter, les mener à la conservation, à la distillation, à la préparation des onguents remplissent la chair matérielle d’un temps qu’ils ne consacrent pas seulement à la vie spirituelle. Quelle est la part de la lumière qui les éclaire ? La lavande s’éveille et se découvre jusqu’au plein mois de juin où elle devient une explosion de gerbes violettes, les épis dansent dans les bras d’un vent empressé.
De quelle présence intérieure se nourrissent-ils quand ils réintègrent leurs cellules pour retrouver leur véritable peau de bête humaine ?
Qu’ont-ils fait de la bête qu’ils étaient à l’aube des âges ? Ont-ils l’instinct primitif qui ne s’embarrasse ni du bien ni du mal pour n’entendre que la voix intérieure qui les pousse à ne voir que leurs intérêts ?
Est-ce la voix de Dieu ? Ont-ils voulu que cela fût la voix de Dieu ?
A toutes ces questions, le ciel devient d’un bleu électrique, sans trace d’une seule bulle blanche dans la lumière aveuglante où se dirige le regard des moines quand ils s’occupent de leur jardin. On ne les voit pas . On ne les rencontre pas. Oh Dieu ! Quels hommes en avez-vous fait ? La lavande se plie pour les regarder et les aimer. Elle n'a que son parfum à leur offrir.
C’est un vécu où se dissimulent des racines se préparant à panser la douleur d’anciennes blessures qui croissent à la faveur d’un geste avancé dans la ferveur et le renoncement.
Quelle force plane sur les murailles de l’abbaye et de sa doctrine cistercienne ?

L’abbaye de Sénanque
C’est un monastère cistercien qui est fondé en 1148 et qui devient une communauté de moines retirés dans une abbaye en 1150. L’abbaye vit de subventions et de dons de bienfaiteurs de la région. C’est ainsi que survivent à leurs besoins les six moines qui se sont retirés dans l’abbaye pour se consacrer à une vie d’ascèse instaurée par la règle bénédictine d’un idéal primitif fondé sur l’isolement, la pauvreté et le travail manuel.
Peu à peu des tâches agricoles sont dévolues aux moines qui font prospérer la vie communautaire. Les événements historiques font que l’abbaye est brûlée, détruite, anéantie et relevée de ses ruines. Elle est rebâtie ensuite, restaurée, reprise en main par des nouveaux propriétaires désireux de rendre à l’abbaye ses premières fonctions. Des bâtiments nouveaux sont construits pour agrandir le domaine à tel point que des moines s’y installent.
L’abbaye devient un centre pour des rencontres, favorisé par le ministère de la culture pour que poètes, écrivains, artistes et historiens puissent venir s’immerger et se retirer. Des personnages comme François Cheng, Michel Rocard, Edgar Morin et autres personnalités sont venus y goûter un moment de paix.
- A partir de 1988
L’abbaye ouvre ses portes aux visites touristiques, crée une librairie et une hostellerie. Ainsi se mettent en place des conférences, des concerts, des expositions, des fêtes, des retraites et des invitations à tâter de la vie monastique. Une boutique de produits de soins nés de la culture des plantes s’ouvre ainsi qu’un musée.
La vie monacale reprend et en 2022, on compte six moines à y résider en permanence. Ils s’occupent des plantes, du rucher et des oliveraies, de la confection de biscuits, tous travaux permettant de générer des subsides qui aident à subvenir aux charges de la communauté. En cela, ils suivent l’idéal primitif, l’observance de la règle bénédictine, isolement, pauvreté et travail manuel.
Ouvrir l’abbaye de Sénanque à des visites extérieures répond à un partage auquel les moines ont décidé de composer pour que l’invisible reste visible, pour que ceux qui s’interrogent, s’approchent d’un silence bourdonnant et entendent la voix du mistral dans l’affleurement furtif de la lavande. Pendant les visites, les moines blancs se retirent en clôture où ils se recueillent, agenouillés dans leurs prières.
« Sénanque, longtemps oubliée dans sa solitude, conservée par miracle, est une relique du Moyen-âge. » M. Montrond-1858.
Ginette Flora

Avril 2026



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