Le Canyon du Verdon
- Ginette Flora Amouma

- il y a 1 jour
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 minutes


Il lui sembla qu’il lâchait la roche qu’il escaladait et qu’un vertige l’entraînait dans un tourbillon où le ciel lui descendait sur les épaules dans une étreinte qui l’étouffait.
– Hé ! Arthur ! Ne te penche pas sur la rambarde ! Elle porte une sacrée rouille !
Etait-ce la voix de son équipier ou la voix du Verdon qui scintillait de la pluie des milliers de regards tombés sur son courant d’un vert émeraude ?
– Elle aura toujours ce vert, la rivière ? demanda Justine qui scrutait les nuances des couleurs sur la traîne piquetée de paillettes où les craintes amoncelées se noyaient.
Elle s’était penchée, beaucoup trop, avait conscience que l’angle périlleux du mouvement pouvait à un moment basculer. Elle avait vu une ombre nager dans la brasse turquoise des eaux issues de sources antiques. Le paysage des falaises l’écrasait, semblait porter une énergie herculéenne. Elle passait quelques jours avec un groupe de visiteurs curieux des forces de la nature, chacun dissimulant la vraie raison de sa présence dans cette partie du temps où la pierre est vivante, où la roche projette des ondes qui ne proviennent en rien de ce qu’ils connaissent tous : le bien et le mal perdaient leur clarté convenue. Une assurance implacable dominait les crêtes, les failles, la rivière qui coulait tranquille, ne semblait pas s’en émouvoir. Elle s’en allait, porteuse d’une fidélité qui la chevillait aux falaises. Elle était la précieuse fée des berges éclaboussées de l’humide vie qui donne au végétal sa semence. Des milliers de coups avaient lentement changé la face de la terre. Elle se disait que de la même manière, des milliers de coups donnés sur un corps changeaient le cours des entrailles. Le trésor des Templiers valait-il la peine de se perdre au milieu des falaises au risque de perdre sa propre nature ?
La veille, le dîner s’était achevé sur des recommandations. On ne pouvait voir les grottes que du haut d’un promontoire, les cavités rendaient une béance propre à nourrir le feu des imaginations. Le trésor n’existait pas. On ne l’avait jamais trouvé, ce qui était propice à toutes les extrapolations. Jalousement gardé par des gardiens désireux de sauver leur butin convoité par des êtres hideux, chapardé par des fées qui avaient trouvé quelques babioles étincelantes et s’en étaient parées, il alimentait la verve des conteurs qui s’étaient appropriés le réseau local pour attiser les braises des récits rapportés par la rivière qui en longeant les falaises savait tout voir.
Les paysages encaissés, les périlleux mais non impossibles accès à la roche monumentale broyaient les esprits pour ensuite faire craquer les jointures des neurones. On parlait de dragons, de chevaliers hardis partis à la recherche des malles aux cadenas inviolables, on ajoutait des ingrédients improbables qui relevaient la sauce élaborée car la rivière se contorsionnait comme un lézard, elle serpentait dans un moutonnement de cris perçants. Une femme avait refusé la bague d’émeraude offerte par un chevalier et avait transformé ses douleurs en longs chuchotements dans l’étroit passage qui dévalait la vallée hautaine et superbe.
Mathias Le guide disait que le véritable héritage laissé par la nature, c’était qu’on parle d’elle, qu’on délivre sa souffrance et ce qu’elle en faisait en sinuant entre les gorges terrifiantes qui ne l’avaient pas laissée choisir son cours. Et toutes les légendes avaient fusionné pour rendre à la rivière ses dentelles dans un bruissement de soupirs violoneux et de coups de percussions.
– La roche est meurtrière en ce sens qu’elle influence les esprits. On est vite aspiré par les appels frénétiques de ceux qui ont laissé randonner leurs ombres dans les sentiers et les ravins. C’est le travail que vous ferez sur l’emprise qu’elle exerce sur votre inconscient pour l’empêcher de vous entraîner dans ses délires qui donnent le vertige des hauteurs.


Lézard ocellé ou anaconda ?
Le Verdon n'échappe pas aux mythes !
La roche ne connaît pas la sensibilité. Elle impose sa loi. L’âme si elle existe, elle se fait conduire par les fées qui brodent la frise du temps lui donnant la spirale d’une mémoire ou d’une histoire qui rôde.
Mathias se demandait si la sentence humaine pouvait surpasser celle des rochers. Il y avait dans la nature une intransigeance, une froide émergence de la puissance sans explicatifs. En était-il ainsi chez l’humain ?
Mathias avait choisi d’être guide pour les excursions groupées et les visites de sites classés pour expurger le chaos de sa propre vie. Il n’y avait pas affluence sur son trajet mais curiosité pour la méthode qu’il employait. Il faisait en sorte que le paysage s’empare du visiteur. Quand le groupe se taisait, il savait que les marcheurs étaient en proie au malaise décoché par la flèche du gardien des lieux.
Son visage anguleux, c’était les aspérités de la façade heurtée de moignons hideux et coupants, de cassures dénudées, rien dans l’étroit passage ne masquait la vérité d’un cœur mis à nu. Son regard de bête blessée, c’était l’œil du monstre vivant dans les entrailles de la terre, les gorges du Verdon avaient soufflé son haleine putride sur ses tempes et raidi sa volonté. Car il se raidissait toujours en prenant le sentier des visiteurs frais émoulus de leurs cités bruyantes qui n’avaient pas dans leur sang, le sang de la bête. On peut terrasser un lézard ou un dragon ou quelque animal fabuleux mais pas la roche, pas le fantôme des gorges du Verdon.
Un fantôme errait dans les roches. Mathias savait que le fantôme ou celui qui comme lui n’avait pu s’extirper de la fange humaine, avait fui pour chercher auprès du minéral l’âpre liqueur qui accepte de survivre dans les caves de la solitude et les forges du diable.
Ainsi que la fougère, la doradille qu’il avait pris sous sa protection, il lui arrivait de trouver un apaisement auprès de la plante qui poussait dans la rocaille comme si elle avait pris d’assaut l’endroit qui lui était consacré. Mathias se reconnaissait en elle. Il lui arrivait de libérer sa parole :
– Tu es si coriace, si agile ! Je ne te prendrai pas. Jusqu’où vas-tu ramper ?
Des plantes sauvages rares, il s’était mis à retrouver auprès d’elles le sens de la libre respiration. Il était parvenu à évacuer son oppression et retrouvait l’importance de laisser couler les jours comme la rivière au fond de la vallée. Il n’avait rien pu faire pour celle qui était partie, la rivière était devenue d’un vert émeraude et son cœur se vidait dans les profondeurs d’un passage étroit où il ne voulait pas se dissimuler ni même adopter. Faire intervenir son cœur lui rappelait la dureté des hommes, l’indifférence à l’acceptation de la beauté sereine.
Le paysage qu’il parcourait n’était pas sans fascination, il était impitoyable, gigantesque. Il en avait appris tous les dangers comme on apprend à vivre auprès des hommes quand on a vécu sous leur joug et quand on a lutté pour s’en dégager. C’était à cette énergie de titan, qu’il s’approchait auprès des falaises, imperturbable et distant. Il ne disait rien, il rassemblait sa masse humaine pour oser défier leurs pierres.
Le trésor des Templiers ne gisait pas dans la caverne ni dans aucune grotte. On chercherait encore longtemps, aussi longtemps que durent les douleurs. Il était dans les mains de ceux avaient pillé, démoli, dilapidé et renversé les idoles.
Il ne voulut pas penser à Lucie. Il avait fui son village perché mais il ne fuyait pas son vécu. Son métier lui permettait de trouver la marge de sécurité entre lui et lui-même. Quand il voyait certains des marcheurs se mettre à prendre des croquis en vue d’en faire des tableaux, il pensait à Lucie qui aimait peindre, il pensait au temps qu’ils avaient marché, aux quelques instants qui lui fendaient le cœur quand il s’y attardait. Il les reportait sur les destins de ces voyageurs qu’il menait vers des horizons nouveaux en espérant qu’ils retiennent quelque chose de la force du temps des croûtes terrestres qui avaient fissuré et remodelé maintes fois le monde, chassant l’ancien pour en façonner d’autres.
Il pensait à Maurice parti dans le gouffre noir du destin pour avoir voulu renverser les jalons imposés. Il pensait aux coups reçus comme si chaque coup était la leçon à retenir.
Auprès des gorges du Verdon, il avait côtoyé une autre raison de survivre que supportent aussi les hommes. Celle de la conquête du temps.

Ginette Flora

Mai 2026



Commentaires