Nohad Salameh, les racines du mot
- Ginette Flora Amouma

- il y a 23 heures
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Avant de parler de Nohad Salameh, c’est en parlant de son écriture qu’on va lentement entrer dans son espace personnel pour espérer pendant un instant comprendre sa démarche poétique.
L’écriture du dedans
L’écriture poétique de Nohad dissimule une cavité peinant à s’ouvrir qui recèle le moi intérieur. Plus on lit, plus on avance dans les jardins de lianes d’un parc couvert d’espèces végétales. C’est d’autant plus foisonnant que Nohad est d’origine franco-libanaise et que la conjonction de deux cultures propulse le mot dans deux directions. La poésie est en quête du moi intérieur, se positionne comme un langage personnel, celui qui est vrai avant le langage donné. Elle le nomme « l’écriture du dedans ».
Le premier langage est d’abord un cri puis un appel. Il y a l’élan projeté dans l’air et qui réclame un sens. Avec la poésie, on a déjà un héritage car elle émerge des profondeurs et ne porte pas encore ce qu’on y mettra dessus, le vécu. Or, Nohad Salameh est issue de deux cultures, la voix première, la voix primitive lui parle. Elle grandit dans un milieu où la poésie est presque devenue une louange, son père est archéologue, poète et fondateur d’une revue. Elle entame une carrière de journaliste et d’écrivain. Elle fréquente les milieux culturels où les centres d’art foisonnent dans un esprit d’ouverture au monde méditerranéen. Elle écrit sur les soubresauts de la guerre au Liban.
Les thèmes explorés
Les différents thèmes qu’elle explore sont essentiellement ceux de l’exil et du territoire. Le lieu, la terre deviennent des mots récurrents, ses poésies s’en ressentent.
Où se situe le lieu,
Où commence et finit notre fuite vers le non-dicté
Affiché aux portes de l’île ?
( Les lieux visiteurs – 1997- Ed l’Harmattan )

Qui dit lieu, dit aussi histoire. Elle pose non seulement des questions existentielles « Où est le lieu, d’où démarre le lieu ? » mais elle est aussi cernée par les événements de l’histoire événementielle.
La France a toujours eu une relation particulière avec le Liban qui la considère comme un pays ami. Des liens étroits entre les deux nations se sont développés même après la fin du mandat français et l’indépendance du Liban. Nohad Salameh a conscience qu’elle est un écrivain à double appartenance et que ce constat est un déchirement pour elle car le lieu devient destin, accompagnement d’un autre lieu au-delà des événements et qui se révèle être l’humain doté d’une âme qui porte en elle-même un voyage.
Ses pensées sont encore diffuses pendant qu’elle écrit des articles pour couvrir l’état de guerre que traverse le Liban. La journaliste publie des chroniques et chaque fois qu’elle rend compte des haines et des convoitises, elle ne peut s’empêcher de laisser sa poésie incarner la beauté humaine au-delà des contingences et elle déclame comme aux temps des origines son incantation, sa phrase lyrique.
Extrait de l’Intervalle, 2007-
Venus de plus loin que l’enfance
A bout de départs et de retours
De chutes et d’assauts
Nous basculons dans la blancheur unanime
Ni sanglot
Ni amertume
Pas même un bruissement
Mais l’intervalle
Poète et libanaise, elle s’inquiète sur la condition de l’humain, cette source de vie écrémant dans le principe créateur. Son esprit se nourrit conjointement des deux éléments. Elle se positionne comme une femme écrivain qui s’est extirpée des limites imposées par des habitudes séculaires d’un obscurantisme qui a ralenti la création féminine. Le mot femme surgit et demeure dans toute sa démarche. Elle dit que le temps est compté, il faut vivre, dire et savoir, trois résolutions qui s’entrechoquent dans ses morceaux de phrases, sa respiration.
Le temps demeure éternel
Lors que nous touchons des yeux
Le rivage de l’enfance
Avec ses vergers immaculés
et ses médailles de carton doré
Le thème du songe
Le rêve ne perd rien de son attractivité et devient chant impossible à ignorer. La part onirique de la poésie demeure omniprésente chez tout poète qui est un allumeur de mots. Lui seul sait comment faire surgir de la flamme en combustion, des étincelles d’émerveillement.
Voici quelques extraits ci-après pour marcher sur des sentiers à découvrir :
Pourtant
Mille naissances se lèvent de leur chair
De jasmin
Tu écris que tu renais du corps d’un poème
De cette durée ambiguë
Qui supprime la césure de l’instant (Time dies, citation pages 66-67)
Nous revenons du temps inhabité
A l’écoute du fruit
Au cœur d’une saison sans tumulte
Nous céderons aux rescapés
La respiration pathétique des montagnes
C’est un langage de codes, un parchemin symbolique, qu’il faut aspirer et non lire, qu’il faut absorber et non savoir. Car la poétesse a conscience que « la poésie en France doit survivre dans une société où la finance fait la loi ». Où est la place de la poésie ? La poésie est un oiseau libre. La poésie est l’histoire d’un Moi qui suit les courbes du temps, un temps de guerre, un temps d’exil, un temps pour le retour.
C’est la femme du poète Marc Alyn
Il y a la mémoire de l’enfance qui est la mémoire de chacun. « Marc Alyn est une mémoire autre qui accompagne la mienne et je vis auprès d’un être qui a ses propres paysages intérieurs que je « dessine » avec les couleurs d’un amour que je vis au quotidien. «
De cet amour, naît une correspondance, un recueil intitulé : « Ma menthe à l’aube » dont voici quelques extraits :
« Ne t’attarde pas davantage
Viens avant l’aube-Pâque précoce
Allonge-toi contre mes paupières
Aux lisières de l’infini »
« L’histoire est désormais sertie dans notre histoire
Brûlure et ivresse qui, tour à tour, nous pourfendent
Et nous illuminent
Il a fait pleine nuit en moi aussitôt
Que tu t’es dérobée à ma vue. »
Extraits de Ma menthe à l’aube ( 2019-Ed Pierre-Guillaume de Roux)
Qui est Nohad Salameh ?
Elle est née au Liban à Baalbek en 1947. Marquée par sa double culture, libanaise et francophone, elle a pour la terre française ce je ne sais quoi que laisse la France pour le Liban avant de se retirer. La France est restée au Liban jusqu’en 1945. La poésie de Nohad (un prénom qui veut dire esprit, sagesse) chante les terres baignées par la mer et couvertes de montagnes et de collines verdoyantes. Toute son œuvre répond à une exigence intérieure, personnelle qui est la croyance fidèle à l’attachement pour son lieu d’origine et son envol vers la créativité d’un moi qui se forme peu à peu au contact de vécus posés comme des jalons sur une route qui va loin …
Son souci majeur est non seulement l’appropriation mais l’interrogation sur la langue. Fille d’un père poète et chercheur de mots, elle est élevée sur les chemins du mot.
Ses recueils de poésie s’attachent à dire le symbole que porte le mot. Divers recueils de poésies témoignent d’une traversée au-delà du réel.
Jardin sans terre ( mars 2024- Editions Al Manar)

L’émerveillement
Neige de printemps
Durant le temps d’une lune
Dans la main du voyant
Le jardinier de ses rêves
Qui conservera les feuilles vertes
De son désert intérieur
La poésie est une présence « qui se cache et se montre », paradoxe qui se présente sur le pont à traverser pour entrer dans cet « intervalle », le trait d’union entre l’heure présente et l’heure passée, la luminosité du silence.
Déserts et jardins originels :

Doublé d’oracles
Nous présentons le désert
Il se peut que ton silence
Nous renvoie aux origines
De toute douleur
Ou de princières résurrections
Puis la poésie l’amène vers le graphique. Elle dessine, elle illustre des livres. Elle écrit des essais sur des sujets qui lui tiennent à cœur. Elle publie en 2016 un essai sur les destins tragiques des femmes qui ont choisi l’art comme compagnon.

« Le livre de Lilith » remet en lumière des visages explorés douloureusement. Nohad reparle de Camille Claudel, Nadja, Virginia Woolf… C’est déjà une approche de la condition des femmes quand, pour parler des femmes qui dissimulent leur condition, elle écrit :
Une blessure de neige
Un balbutiement
Entre deux sanglots
Lilith selon la légende est la première femme d’Adam créée en même temps qu’Adam et donc conçue pour être l’égale de l’homme. Elle n’entrera pas dans le jardin d’Eden car Lilith appartient à la nuit, Lilith en hébreu signifie la nuit.
Pour celles qui pleurent sur ton épaule
Et ramassent en leur filet d’or
Les larmes de tes yeux
Tu quêtes le souffle d’un dieu
Porteur d’espace
Sous un regard d’azur
Qu’il lui soit donné
D’une danse unique
De suspendre l’érosion de la terre
Son écriture
Elle a choisi le vers libre avec des strophes libres, avec de la prose lyrique, avec des reprises. Elle fait une fusion du vers et de la prose. Puis elle introduit ce qu’elle appelle le silence par des mots brefs, isolés, solitaires formant à eux seuls des symboles, des blocs incantatoires. La poésie exerce un pouvoir apaisant, elle entre dans l’âme et sans se découvrir, est couchée dans la part secrète de chacun de nous.
Tu demeures l’orphelin royal
Qui chaparde les romances
Dans les jardins de tristesse
Ginette Flora

Mai 2026



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