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Nohad Salameh, les racines du mot


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Avant de parler de Nohad Salameh, c’est en parlant de son écriture qu’on va lentement entrer  dans son espace personnel pour espérer pendant un instant comprendre sa démarche poétique.


 L’écriture du dedans


L’écriture poétique  de Nohad  dissimule une cavité peinant à s’ouvrir qui recèle le moi intérieur. Plus on lit, plus on avance dans les jardins de lianes d’un parc couvert d’espèces végétales. C’est d’autant plus foisonnant que Nohad est d’origine franco-libanaise  et que la conjonction de deux cultures  propulse le mot dans deux directions. La poésie est en quête du moi intérieur, se positionne comme un langage personnel, celui qui est vrai avant le langage donné.  Elle le nomme « l’écriture du dedans ». 

Le premier langage  est d’abord un cri puis un appel. Il  y a l’élan projeté dans l’air et qui réclame un sens. Avec la poésie, on a déjà un héritage car elle émerge des profondeurs et ne porte pas encore ce qu’on y mettra dessus, le vécu. Or, Nohad Salameh est issue de deux cultures, la voix première, la voix primitive lui parle. Elle grandit dans un milieu où la poésie est presque devenue une louange, son père est archéologue, poète et fondateur d’une revue. Elle entame une carrière de journaliste et d’écrivain. Elle  fréquente les milieux culturels où les centres d’art foisonnent dans un esprit d’ouverture au monde méditerranéen. Elle écrit sur les soubresauts de la guerre au Liban.


 Les thèmes explorés


Les différents thèmes qu’elle explore sont essentiellement ceux de l’exil et du territoire. Le lieu, la terre deviennent des mots récurrents, ses poésies s’en ressentent.

Où se situe le lieu,

Où commence et finit notre fuite vers le non-dicté

Affiché aux portes de l’île ?

( Les lieux visiteurs – 1997- Ed l’Harmattan )


Qui dit lieu, dit aussi histoire. Elle pose non seulement des questions existentielles « Où est le lieu, d’où démarre le lieu ? » mais  elle est aussi cernée par les événements de  l’histoire événementielle. 

 La France  a toujours eu une relation particulière avec le Liban qui   la considère comme un pays ami. Des liens étroits  entre les deux nations se sont développés même après la fin du mandat français et l’indépendance du Liban. Nohad Salameh a conscience  qu’elle est un écrivain à double appartenance et que ce constat est un déchirement pour elle car le lieu devient destin, accompagnement d’un autre lieu au-delà des événements et qui se révèle être l’humain doté d’une âme qui porte en elle-même un voyage.

Ses pensées sont encore diffuses pendant qu’elle écrit des articles pour couvrir l’état de guerre que traverse le Liban.  La journaliste publie des chroniques et chaque fois qu’elle rend compte des haines et des convoitises, elle ne peut s’empêcher de laisser sa poésie incarner la beauté humaine au-delà des contingences et elle déclame comme aux temps des origines son incantation, sa phrase lyrique.


 Extrait de l’Intervalle, 2007-

Venus de plus loin que l’enfance

A bout de départs et de retours

De chutes et d’assauts

Nous basculons dans la blancheur unanime

 Ni sanglot

 Ni amertume

 Pas même un bruissement

Mais l’intervalle  


Poète et libanaise, elle s’inquiète sur la condition de l’humain, cette source de vie écrémant dans le principe créateur. Son esprit se nourrit conjointement  des deux éléments. Elle se positionne comme une femme écrivain qui s’est extirpée des limites imposées par des habitudes séculaires d’un obscurantisme qui a ralenti la création féminine. Le mot femme surgit et demeure dans toute sa démarche. Elle dit que le temps est compté, il faut vivre, dire et savoir, trois résolutions qui s’entrechoquent dans ses morceaux de phrases, sa respiration.   

Le temps demeure éternel

Lors que nous touchons des yeux

Le rivage de l’enfance

 Avec ses vergers immaculés

 et ses médailles de carton doré 


 Le thème du songe 


Le rêve ne perd rien de son attractivité et devient chant impossible à ignorer. La part onirique de la poésie demeure omniprésente chez tout poète qui est un allumeur de mots. Lui seul sait comment faire surgir de la flamme en combustion, des étincelles d’émerveillement.

Voici  quelques extraits ci-après pour marcher sur des sentiers à découvrir :


Pourtant

Mille naissances se lèvent de leur chair

De jasmin

 

Tu écris que tu renais du corps d’un poème

De cette durée ambiguë

 Qui supprime la césure de l’instant    (Time dies, citation pages 66-67)

 

Nous revenons du temps inhabité

 A l’écoute du fruit

Au cœur d’une saison sans tumulte

 Nous céderons aux rescapés

La respiration pathétique des montagnes

 

C’est un langage de codes, un parchemin symbolique, qu’il faut aspirer et non lire, qu’il faut absorber et non savoir. Car la poétesse a conscience que « la poésie en France doit survivre dans une société où  la finance fait la loi ». Où est la place de la poésie ? La poésie est un oiseau libre. La poésie est l’histoire d’un Moi qui suit les courbes du temps, un temps de guerre, un temps d’exil, un temps pour le retour.


 C’est la femme du poète Marc Alyn


 Il y a la mémoire de l’enfance qui est la mémoire de chacun. « Marc Alyn est une mémoire autre qui accompagne la mienne et je vis auprès d’un être qui a ses propres paysages intérieurs que je « dessine »    avec les couleurs d’un amour que je vis au quotidien. « 

 

De cet amour, naît une correspondance, un recueil intitulé : « Ma menthe à l’aube » dont voici quelques extraits :  

« Ne t’attarde pas  davantage

 Viens avant l’aube-Pâque précoce

 Allonge-toi contre mes paupières

 Aux lisières de l’infini »


 « L’histoire est désormais sertie dans notre histoire

 Brûlure et ivresse qui, tour à tour, nous pourfendent

 Et nous illuminent 

 Il a fait pleine nuit en moi aussitôt

 Que tu t’es dérobée à ma vue. » 

Extraits de  Ma menthe à l’aube ( 2019-Ed Pierre-Guillaume de Roux)


Qui est Nohad Salameh ?


Elle est née au Liban à Baalbek en 1947. Marquée par sa double culture, libanaise et francophone, elle a pour la terre française ce je ne sais quoi que laisse la France pour le Liban avant de  se retirer.  La France  est restée au Liban jusqu’en 1945. La poésie de Nohad  (un prénom qui veut dire esprit, sagesse)  chante les terres baignées par la mer   et couvertes de montagnes et de collines verdoyantes. Toute son œuvre répond à une exigence intérieure, personnelle qui est la croyance fidèle à l’attachement pour son lieu d’origine et son envol vers la créativité d’un moi qui se forme peu à peu au contact de vécus posés comme des jalons sur une route qui va loin …

Son souci  majeur est non seulement l’appropriation mais l’interrogation sur la langue. Fille d’un père poète et chercheur  de mots, elle est élevée  sur les chemins du mot.

Ses recueils de poésie s’attachent à dire le symbole que porte le mot. Divers recueils de poésies témoignent d’une traversée au-delà du réel.


 Jardin sans terre ( mars 2024- Editions Al Manar)

L’émerveillement

 Neige de printemps

Durant le temps d’une lune

 Dans la main du voyant

 Le jardinier de ses rêves

 Qui conservera les feuilles vertes

 De son désert intérieur




 La poésie est une présence « qui se cache et se montre », paradoxe qui se présente  sur le pont  à traverser pour entrer dans cet «  intervalle », le trait d’union entre l’heure présente et l’heure passée, la luminosité du silence.


 Déserts et jardins originels :

Doublé d’oracles

Nous présentons le désert

Il se peut que ton silence

Nous renvoie aux origines

De toute douleur

Ou de princières résurrections





Puis la poésie l’amène vers le graphique. Elle dessine, elle illustre des livres.  Elle écrit des essais sur des sujets qui lui tiennent à cœur. Elle publie en 2016 un essai sur les destins tragiques des femmes qui ont choisi l’art comme compagnon.


« Le livre de Lilith » remet en lumière des visages explorés douloureusement. Nohad reparle de Camille Claudel, Nadja, Virginia Woolf… C’est déjà une approche de la condition des femmes quand, pour parler des femmes qui dissimulent leur condition,  elle écrit :


Une blessure de neige

 Un balbutiement

Entre deux sanglots




Lilith selon la légende est la première femme d’Adam créée en même temps qu’Adam et donc conçue pour être l’égale de l’homme. Elle n’entrera pas dans le jardin d’Eden car Lilith appartient à la nuit, Lilith en hébreu signifie la nuit.


 Pour celles qui pleurent sur ton épaule

 Et ramassent en leur filet d’or

 Les larmes de tes yeux

 Tu quêtes le souffle d’un dieu

 Porteur d’espace

 Sous un regard d’azur

Qu’il lui soit donné

 D’une danse unique

 De suspendre l’érosion de la terre


 Son écriture 


Elle a choisi le vers libre avec des strophes libres, avec de la prose lyrique, avec des reprises. Elle fait une fusion du vers et de la prose.  Puis elle introduit ce qu’elle appelle le silence par des mots brefs, isolés, solitaires formant à eux seuls des symboles, des blocs incantatoires. La poésie exerce un pouvoir apaisant, elle entre dans l’âme et sans se découvrir,  est couchée dans la part secrète de chacun de nous. 


Tu demeures l’orphelin royal

Qui chaparde les romances

Dans les jardins de tristesse

 Ginette Flora

 Mai 2026

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