La poésie de l'île fracturée
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Chypre a été souvent envahie par des puissances étrangères désireuses de s’approprier de l’île. De telles invasions ont beaucoup marqué la littérature insulaire qui en porte tous les stigmates. Les arts et les lettres subissent les influences étrangères, des navires accostent l’île et y déposent leur héritage.
Sur le front de mer, les thèmes les plus retenus sont la quête de l’identité, le thème de l’exil tandis que la poésie ne se lasse pas de chanter les beautés de l’île.
Littérature épique et ancienne
Le cycle des chants cypriens s’inscrit dans la trame des récits grecs sur l’Iliade et l’Odyssée.
Stasinos (VIIème siècles ap JC) reprend les épopées de l’Iliade en se concentrant sur les événements qui ont abouti à la guerre de Troie. C’est une épopée perdue de 11 chants dont il ne reste que 50 vers. On y lit le jugement de Pâris, l’enlèvement d’Hélène, le sacrifice d’Iphigénie, la guerre déclarée et le siège de Troie.
Stasinos est le poète de la Grèce antique et les chants cypriens sont au cœur du cycle troyen. Cependant le doute subsiste sur les auteurs de ces chants qui peuvent avoir été rédigés au cours d’un symposium de plusieurs auteurs.
Les chants cypriens ont été jugés comme des rapports de récits répertoriés par les écrivains de Chypre et ils ont été composés par des auteurs jugés inférieurs à Homère en ce qui concerne la qualité de l’écriture. L’île a retenu le cycle antique et la valeur mythologique de la littérature méditerranéenne, accompagnée de la flûte de Chypre que les aèdes itinérants font resurgir dans les ruelles pavées des villages.
La Renaissance et le Moyen-âge
1/ La domination franque
Des chroniques historiques évoquent la domination des francs de la maison des Lusignan, les seigneurs du Poitou qui élargissent leur influence par les croisades. Ainsi, ils parviennent à acquérir des territoires et des titres royaux. (Jérusalem, Chypre, Arménie) faisant de la culture française un moyen d’expansion et d’ancrage dans les terres conquises. Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, rachète l’île de Chypre en 1192. La dynastie des Lusignan règne trois siècles jusqu’en 1489 en commerçant avec les territoires voisins et en implantant la culture française à Chypre, tant dans la langue que dans les manifestations religieuses et profanes.
C’est une période fascinante d’un état français en Orient. Les Lusignan ont transformé l’île en une plaque tournante culturelle et économique de la Méditerranée en même temps qu’ils implantaient le système féodal occidental de l’aristocratie de confession catholique de l’église latine régnante et qu’ils régnaient sur une population grecque et orthodoxe.
En 1191, Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre s’empare de Chypre et la vend aux Templiers. Guy de Lusignan devient roi de Chypre et la dynastie des Lusignan s’installe à Chypre.
En 1197, son frère Amaury de Lusignan lui succède. C’est la période où la culture et les arts atteignent leur apogée.
A Famagouste, à l’entrée du port, une forteresse flanquée de quatre tours carrées est construite par les Lusignan au 14ème siècle. C’est à Famagouste que transitent les marchandises entre l’Orient et l’Occident. Ce front de mer situé au nord-est de l’ile est convoité par les voisins ottomans qui ne cessent de lorgner vers le potentiel que fournit l’île de Chypre. C’est l’âge d’or de l’architecture, châteaux et cathédrales sont construits conservant entre ses murs d’importantes reliques.
En 1489, c’est la fin de la dynastie des Lusignan. La dernière souveraine, Catherine Cornaro, veuve du roi Jacques II de Lusignan abdique et l’île passe aux mains de Venise.
C’est la fin de la domination francophone. La fusion de la culture byzantine locale avec le système féodal occidental a fait place à une culture bicéphale engendrant des dialectes nouveaux.
La langue locale devient le dialecte gréco-chypriote moderne avec un vocabulaire qui conserve quelques termes français et des emprunts à l’italien lorsque la domination vénitienne vient se greffer sur le substrat existant.
Cette langue, issue de trois siècles de domination franque, est aussi la langue de la création littéraire.
C’est l’époque où beaucoup de récits historiques et de chroniques sont écrits sur l’histoire de Chypre.
C’est l’émergence de la poésie courtoise et des romans qui évoquent l’âme chypriote confrontée aux disparités qui bousculent une conscience déjà affectée par les divers bouleversements de son histoire.
La période vénitienne
Chypre vit dans la crainte d’être envahie par les ottomans dont les désirs d’une hégémonie grandissent.
C’est dans ce contexte et à cette époque que William Shakespeare place sa pièce de théâtre "Othello ou le Maure de Venise". Le château d’Othello est face au port de Famagouste sur la côte nord-est de Chypre. Les scènes de la pièce sont associées à la forteresse médiévale de la ville, connue sous le nom de château d’Othello avec au-dessus de sa porte le relief du lion de St Marc, symbole de la puissance de Venise.
La guerre vénitio- ottomane sert de toile de fond à la pièce de Shakespeare.
Othello a été envoyé à Chypre qui est menacée par la flotte ottomane qui cingle vers l’île. Othello reçoit pour mission de partir défendre Chypre contre les ottomans. Sa jeune épouse Desdémone l’y attend, avec sa dame de compagnie et son cousin.
Othello, un général maure au service de la république de Venise, a épousé Desdémone, la fille d’un sénateur vénitien. Le mariage provoque des inquiétudes à tous les niveaux. Si Desdémone l’a idéalisé en transgressant les codes de son statut social, les époux se retrouvent à Chypre à l’Acte 2 dans un environnement propice à faire resurgir leurs disparités sociales, raciales et politiques. Leur amour sera mis à mal par les jalousies et les barrières qui perceront l’amphore de leur engagement nuptial.
« Si je devais mourir en ce moment, ce serait le bonheur suprême. Car je crains que mon âme n'ait trouvé sa joie absolue, et qu'un sort inconnu ne réserve plus un tel ravissement dans l'avenir. » ACTE II , Scène I / OTHELLO de Shakespeare
L’OTELLO, l'opéra de Guiseppe Verdi ne change rien à ce serrement de l’âme qui transcende le bonheur et anticipe la peur de l’inconnu :
" Déjà dans la nuit dense s’éteint tout le bruit
Déjà mon cœur palpite."
» ACTE 1, scène 3 / OTELLO de Verdi
La période ottomane ( 1571-1878)
C’est la période d’une société fondée sur des communautés : les chrétiens du rite byzantin et les musulmans de l’autre. Les chypriotes sont issus d’un bi-confessionnalisme qu’ils acceptent tout en regimbant. Des scènes de rébellion éclatent pour exprimer le sentiment d’inconfort né d’une identité assise sur deux types d’organisation sociale, ce que la littérature évoque dans ses créations littéraires.
C’est la période où la littérature turcophone se développe avec une poésie classique d’expression turque.
L’héritage littéraire grécophone se maintient grâce à des ouvrages d’histoire et de récits de découvertes de l’île profonde.
- « Histoire de l’île » de Kiprianos
Les récits de pèlerinage abondent également.
A partir de 1847, le roman de l’ère moderne émerge avec les ouvrages de
- Therisandros de Fragkoudis
L’administration britannique
Les anglais greffent leurs lois sur la société ottomane existante, ce qui ranime et exacerbe d’autant plus les disparités sociales grecques et turques qui se font sentir avec davantage d’acuité.
Les chypriotes turcophones et les chypriotes grécophones prennent conscience de leur identité propre. Les deux communautés s’affrontent dès 1930. Les écrivains grécophones prônent une ligne de survie pour s’entendre dans un esprit progressiste, affranchi des considérations religieuses et préconisent une société unique sans ostracisme ethnique, religieux ou culturel. Ils parlent d’une nation chypriote unie sur des valeurs uniques.
Glafkos Alithersis, écrivain chypriote utilise le grec pour rédiger ses poèmes.
Il publie en 1957 « Cahiers d’élève »
D’autres écrivains parlent d’indépendance et l’administration anglaise s’efforce de maintenir son hégémonie par une gouvernance pacifiste et éclairée. Mais les antagonismes nationalistes sont vite mis à mal et éclatent. Les écrivains écrivent sur le thème d’une indépendance souhaitée et libérée de toute ingérence extérieure.
Le romancier Giorgos Filippou Pierides (1904-1999) dans « Les marchands de coton », dévoile le véritable visage de l’ile en parlant des ouvriers, des paysans de l’ile.
C’est la voix la plus entendue de l’île. Romancier et nouvelliste chypriote, il écrit « La tétralogie des temps ». C’est un ensemble de récits qui dépeint l’histoire contemporaine de Chypre.
Son frère, Thodosis Pierides (1908-1968) est un poète chypriote d’expression grecque. Son écriture est marquée par son engagement politique. Sa poésie lyrique et sociale a beaucoup influencé la culture chypriote au XXème siècle.
Loukis Akritas (1909-1956) publie en 1936 « Le champ » en libérant la conscience des paysans et en ouvrant la voie à la littérature paysanne du terroir.
A partir des années 1950, les écrivains sont partisans d’une identité chypriote qui n’aurait plus rien à voir avec les clivages sous-jacents.
La république chypriote en 1960 et la partition en 1974
En 1960, une république neuve, étonnée, célèbre sa naissance mais elle est sous tutelle de la Grèce, de la Grande-Bretagne et de la Turquie. Cette triple contrainte exacerbe très vite les pouvoirs en présence qui ne supportent pas que soit donnée à chaque communauté un registre de droits.
Makarios III, le premier président souhaite une indépendance libre, neutre et sans conditions.
En 1974, suite à de nombreux pillages et d’exactions commises par des bandes armées, la Turquie envahit l’île et en récupère une bonne partie.
La littérature s’en ressent. Les écrivains d’expression grécophone évoquent cette tragédie.
En 1978, « C’est le temps de l’épreuve », publié par G.P. Pierides (1904-1999)
Lina Solomidou (1924-2006) rédige "un carnet d’entretiens" en abordant les témoignages de ceux qui ont vécu le traumatisme de la division, de l’exode et de l’exil car tous les grecs chypriotes de l’île du nord sont déplacés et sont refoulés dans la partie sud.
Kostas Montis (1914-2004) prix Nobel en 1984, aborde les légendes populaires en les sublimant. Il est né à Famagouste. Il a écrit des chroniques, des pièces de théâtre et des poésies. Les thèmes préconisés sont ceux des problèmes résultant de l’identité chypriote. Ses réflexions sont lucides, émaillées d’humour et parfois le cynisme prend le dessus quand le crépuscule n’est plus aussi lénifiant dans son cœur.
L’invasion turque est un sujet qui n’échappe pas à la conscience chypriote.
« Et tout d’un coup la liberté
Nous prit aux épaules
Et sans hésiter, nous nous sommes jetés
Sur la pente ardue. » (Révolution chypriote – Kostas Montis )
Il est connu pour sa poésie. Elle est abstraite, elle est nationaliste, elle est un tout qui reflète le trouble de son esprit.
A partir de 1980, les écrivains grécophones et les écrivains turcophones, s’expriment dans leur langage et deux littératures se développent mais pour parler d’une seule et même terre : l’île de Chypre. Le chypriotisme est un terme qui s’ancre dans la littérature contemporaine de l’île, une idée de nation sans recoupements idéologiques basées sur des critères ethnoreligieux se fait jour et s’efforce de conduire les esprits vers un apaisement. La dualité linguistique du patrimoine littéraire de Chypre engage les écrivains contemporains à libérer un passage où une identité culturelle commune, engagée et fluide serait salutaire et permettrait de sortir de l’ornière des disparités.
Enfin, il y a la nouvelle génération des exilés qui depuis l’étranger, continuent d’édifier une littérature, celle de l’exil. Ils écrivent en anglais.
Andreas Koumi est un romancier qui publie en 2006 un roman intitulé
" Le chypriote ", salué par la presse (aux Editions Dexter Haven).
Le récit est situé dans les années 1950 lorsque l’île est sous domination britannique. La lutte pour l’indépendance de l’île déchire les communautés chrétiennes orthodoxes et musulmanes. Sur une poignante histoire d’amour impossible, de drame passionnel et de clivages intercommunautaires, le personnage principal cherche sa voie.
Miranda Hoplaros est une auteure qui a vécu l’exil, la diaspora et une éducation où deux langues ont coexisté, le dialecte chypriote et l’anglais de l’enseignement de l’école.
Elle écrit en s’appuyant sur des scènes vécues lors de son exil. Conflits, rejets, et divisions ethniques reproduites, elle raconte la diaspora chypriote.
Et nombreux sont ceux qui, fascinés par le destin de l’île, s’inspirent de ses particularités pour écrire sur des destins fictifs en s’appuyant sur des réalités historiques. Ils ne viennent pas de Chypre mais ils en parlent avec passion :
Lawrence Durrel (1912-1950), un écrivain britannique qui, avec son roman « Citrons acides », a su parler autrement de l’île. Il s’installe à Corfou, puis contraint de partir suite aux évènements politiques, il décide d’acheter en 1952 une maison à Kyrenia dans l’île de Chypre où il enseigne l’anglais puis il se met au service des relations publiques de la couronne britannique. Dans « Citrons acides », publié en 1957, il raconte comment il a vécu cette période trouble alors qu’il travaillait à Nicosie pour le compte de l’Angleterre.
Il quitte l’île pour s’installer au Sud de la France en 1957 et depuis, il ne cesse d’écrire jusqu’à sa mort.
On ne compte plus ses romans, ses nouvelles, ses récits de voyage et ses poésies.
Paul Stewart est un romancier britannique qui a choisi d’écrire pour la jeunesse en les amenant faire un tour du monde grâce à des contes trépidants et plein de fantaisie.
Giorgos Seféris est d’origine grecque. Il écrit « Journal de bord – Chypre » durant son séjour à Chypre.
Victoria Hislop propulse le phénomène chypriote en publiant divers romans qui se déroulent sur les îles de la mer Egée. En 2005, son roman « L’île des oubliés » provoque la surprise. Et depuis, elle ne cesse de publier. En 2015, c’est « The Sunrise ou la ville orpheline » qui relate le chaos à Famagouste dans une station balnéaire lors de l’invasion turque.
En 2026 son dernier livre « La mer immense » parle de la guerre civile à Chypre.
Kostas Montis – les poètes grecs – Lapierre , 2015
« Très peu nombreux sont ceux qui savent notre langue
Très peu nombreux sont ceux qui lisent
Nous vivons sans que l’on nous ait rendu justice
Sans applaudissements dans ce lieu éloigné
Mais ceci se compense parle le fait que nous écrivons en grec »
C’est donc une mosaïque culturelle complexe qui interroge sur l’espace culturel qu’offre l’île divisée en deux, fracturée par la ligne verte.
Et la flûte de roseau accompagne la mélancolie nostalgique des poètes.
Novembre 2026





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