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La page du mélomane 35 - Le maître de musique



Un film, un baryton et Mahler


C’est un film belge réalisé par Gérard Corbiau en 1988. Le sujet principal est celui de l’art lyrique dans tout ce qu’il incarne de gravité et d’élégance : expressivité d’une voix, maîtrise des modulations, transfert par le chant de l’amplitude des sentiments humains.

Tourné dans les châteaux de la région de la Wallonie en Belgique et les jardins et quartiers des villes belges, le film déploie aussi des séquences d’intérieur où les instruments de musique tiennent une grande place. Les décors soignés et d’époque soulignent la beauté des salons et de leurs moulures. Les bois chantournés  des meubles accompagnent les silences calfeutrés derrière les rideaux. Les sens sont intensément sollicités.  Entre piano et partitions reposées sur les bureaux portant des objets de collection, le film invite véritablement à entrer dans l’art lyrique, un genre musical peu connu, jugé comme inaccessible par le grand public.

La présence du chanteur lyrique belge, José Van Dam contribue à donner au film un cachet d’authenticité. On entend son chant lyrique comme si on assistait à l’un de ses concerts. Une bonne dizaine de pièces classiques et d’airs d’opéra sont déclinés dans le film.

Il a fallu un film, un célèbre baryton jouant son propre rôle et la série de pièces musicales autant classiques que romantiques pour contribuer à rendre ce genre musical plus réceptif au public, à révéler un art précieux.

A l’instar de « Tous les matins du monde »  qui a permis à un public élargi de redécouvrir la musique baroque, « Le maître de musique » rapproche l’art lyrique de ceux qui s’interrogent sur les vertus de ce chant qui sourd de l’âme comme une source s’échappe de la montagne.

 

Les  airs d’opéra et les  lieder


Pas moins d’une dizaine de pièces classiques accompagnent chaque moment clé du film. A chaque rebondissement où l’action amorce un tournant, des notes viennent en souligner le tempo.   

Les airs des compositeurs comme Amadeus Mozart, Vincenzo Bellini, Jacques Offenbach, Giacomo Puccini, Giuseppe Verdi sont chantés à travers le déroulement du film.  Il y a trois chants que José Van Dam sublime de sa voix au phrasé marqué par la parfaite réappropriation d’un sentiment qu’on n’ose à peine livrer. C’est tout l’objectif de l’art lyrique. L’interprète va dire ce qu’on ne dit pas, cette vibration intérieure qu’on fait chanter à l’abri de notre cœur palpitant.  


Outre l'air de Rigoletto, Acte II de Giuseppe Verdi qui ouvre le film par le dernier concert donné par le baryton,  c’est le An die musik de Franz Schubert qui retient l'attention. Au piano, José Van Dam interprète le chant tandis que son élève ne peut s’empêcher de verser une larme.


Franz Schubert – An die musik (chanté par Van Dam )



A la musique


O toi, art tout de noblesse,

que de fois, en ces tristes heures

où la vie resserrait son étau,

m'as-tu réchauffé le cœur,

m'as-tu transporté dans un monde plus clément !

 

Souvent, un soupir échappé de ta harpe,

un doux accord céleste

m'a ouvert d'autres cieux.

O toi, art tout de noblesse,

Sois en remercié !

       (© Traduction du Net)

Mahler et son Rückert lieder, c’est l’autre interprétation de José van Dam.

C’est le « Ich bin der welt abhaden gekommen » (Me voilà coupé  du monde). Le tempo est lent et calme. C’est l’assurance sans fard ni révolte d’avoir atteint le rivage de la vérité, une certaine certitude intime qu’on a fini sa route  et qu’il n’y a plus rien à vivre au-delà de ce qui est arrivé à chacun. C’est la paix intérieure. 

 




Lieder N° 5 de Mahler « ich bin der welt abhaden gekommen »


« Me voilà coupé du monde

dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps.

Il n’a depuis longtemps plus rien entendu de moi,

il peut bien croire que je suis mort !

 

Et peu importe, à vrai dire,

si je passe pour mort à ses yeux.

Et je n’ai rien à y redire,

ar il est vrai que je suis mort au monde.

 

Je suis mort au monde et à son tumulte

et je repose dans un coin tranquille.

Je vis solitaire dans mon ciel,

dans mon amour, dans mon chant. »

                                                                          © traduction du net


Le film, un aperçu


 Le début du film, le dernier concert est donné sur une aria de Rigoletto de Giuseppe Verdi.




1/ Joachim Dallayrac, un chanteur lyrique de tessiture baryton, donne son concert d’adieu et à la surprise générale, il annonce qu’il se retire pour se consacrer à l’enseignement.

Sophie, la nièce de son ami François voudrait devenir une chanteuse lyrique et Joachim a promis de se consacrer à elle. Estelle, son accompagnatrice au piano, ne peut s’empêcher de pressentir ce qui va changer entre eux deux, elle admirative de Joachim et lui ne vivant que pour sa musique.

Le Prince Scotti  a toujours  été le rival de Joachim  qui l’a détrôné il y a une vingtaine d’années  lors d’un duel. Scotti qui assiste au concert,  voit dans l’annonce une brèche qu’il pourrait exploiter.


2/ De retour dans sa maison de campagne, Joachim vit entre deux femmes, l’une Estelle qui l’aime en silence et l’autre Sophie qui peu à peu en vient à s’attacher à Joachim. Mais celui-ci rencontre Jean, un chanteur de rues dont il remarque la voix. Il le prend sous son aile et lui enseigne le chant lyrique. Le temps passe comme anesthésié par la vie que mènent les personnages emmurés par les notes de musique.


3/  Sophie et Jean se sont rapprochés et sont devenus de bons chanteurs. Jean chante le Von der Jugend, « De la jeunesse », le troisième des 6 lieder  de la symphonie  le chant de la terre de Gustav Mahler. François, l’ami de Joachim et l’oncle de Sophie, arrive avec une invitation à son château  du Prince Scotti pour Sophie et Jean car il organise un concours de chant. Joachim comprend que c’est peut-être une opportunité pour les deux jeunes gens de percer. Il les laisse partir. Or, le protégé de Scotti, Arcas est également inscrit pour concourir.  Arcas et Jean ont le même timbre de voix.

 C’est à ce moment que resté avec ses souvenirs, Joachim décède.


4/  Le concours est lancé. Sophie se taille une bonne place mais pour Jean et Arcas, le duel devient problématique. Le Prince Scotti décide qu’un duel entre eux deux permettrait de les départager et pour qu’il n’y ait aucune ambigüité, il décide de les faire concourir, masqués et dissimulés sous des tuniques blanches. Les deux concurrents s’affrontent et Arcas rate plusieurs notes. Jean remporte le duel. Scotti, bon prince, offre à Sophie et à Jean de travailler ensemble. A ce moment, François arrive pour leur annoncer la mort de Joachim. Tous se rendent au domaine mais le corps de Joachim navigue sur une barque, emporté vers le lointain selon ses dernières volontés.

Estelle pense qu’un autre temps s’est installé et que la musique sans doute vivra du souvenir du baryton.


Un film, un baryton et Mahler


José Van Dam, très jeune, chantait déjà les lieds de Schubert à l’église et durant ses études, son professeur avait remarqué l’expressivité de la voix de Van Dam pour traduire l’univers de Schubert.

Le 17 février 2026, le chanteur lyrique belge décède. Sa barque l’a emporté très loin, ailleurs.

 « Loin du monde,

Je suis mort à son tourbillon

Et me repose en un lieu tranquille.

Je vis seul dans mon paradis

Dans mon amour, dans mes chants. »

 

Ginette Flora

 Mars 2026

                                                                                      

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