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La page de Colette Alice - Les Barockeuses

                 Huit portraits de pionnières de la Renaissance au Baroque



Elles ont été les « rockeuses » de la Renaissance : des femmes transgressives qui se sont affranchies des carcans de l’époque pour s’imposer, à la fin du XVIe siècle, comme des pionnières de la musique baroque. Huit chanteuses, instrumentistes et compositrices, la plupart italiennes, qui furent reconnues… avant que l’histoire ne les efface.

Certaines de ces compositrices entrées au couvent très jeunes ont dû surmonter de profonds obstacles, notamment les directives du concile de Trente de 1563 sur la clausura, qui isolaient les religieuses et restreignaient les interactions extérieures, les instruments et la polyphonie « sensuelle ».


Maddalena Casulana (1544-1590) 


Maddalena Casulana, la première compositrice qui publia de la musique à son nom, est née probablement à Vicence vers 1535. Elle se marie avec un Siennois de la famille des Casolani au début des années 1550 et elle aurait été présente lors du siège de la ville en 1554-1555, avec ses deux enfants en bas âge. Après avoir vécu à Rome avec son mari, un alchimiste qu’elle accuse de dilapider l’argent du ménage, elle se sépare de lui et s’installe en Vénétie.

C’est à Venise qu’elle publie ses premières œuvres : d’abord quelques madrigaux dans des anthologies en 1566 et 1567, puis son premier livre de madrigaux à Venise  en 1568. Ce recueil va marquer l’histoire de la musique car il fait de sa créatrice une pionnière.

La dédicace de ce premier recueil, adressée à Isabelle de Médicis, contient cette déclaration :

" Je veux montrer au monde, autant que je le peux dans cette profession de musicienne, l'erreur que commettent les hommes en pensant qu'eux seuls possèdent les dons d'intelligence et que de tels dons ne sont jamais donnés aux femmes."

Deux ans plus tard, Maddalena  publie son second livre de madrigaux dédicacé à Antonio Londonio, une grande figure du mécénat musical milanais. Sa carrière prend alors une tournure européenne : sa musique est jouée à Munich en 1568  et entre 1571 et 1572, elle réside quelques mois à Vienne, à la cour de l’empereur Maximilien II, avant de se rendre à la cour de France vers août 1572. 

Lorsqu’elle réapparaît au début des années 1580, c’est sous le nom de Maddalena Mezari, le patronyme de son deuxième époux. En tant que chanteuse luthiste, elle se produit alors en divers lieux, à Pérouse, à Vicence et à Vérone et publie, entre 1586 et 1591, deux recueils de madrigaux spirituels qui n’ont pas été conservés. Il s’agit là des dernières traces connues de son existence. 


Francesca Caccini (1587- après 1640...) 


Francesca Caccini, née à Florence en 1587 est, avec Barbara Strozzi (voir ci-dessous) une des deux grandes compositrices italiennes de la période baroque. Elle apprend la musique en famille aux côtés de son père, Giulio, au service des Médicis. Le chant, le clavecin, le luth et la théorie musicale font partie de son éducation ainsi que la poésie, la géométrie, l’astrologie ou encore le latin.

Toujours sous la direction de son père, elle remporte un grand succès comme chanteuse dans un trio vocal féminin aux côtés de sa belle-mère et de sa sœur. En 1600, elle participe déjà à des représentations musicales, notamment au mariage de Marie de Médicis et Henri IV, dans des compositions de son père.

Mariée en 1607, elle travaille ensuite pour Catherine de Lorraine, petite fille d’Henri II, roi de France et de Catherine de Médicis. À 20 ans, elle compose des pièces sacrées et profanes et devient la première femme de l’Histoire à créer un ballet chanté : cette forme nouvelle qui deviendra l’opéra. Sa carrière de compositrice et de musicienne de cour s’est principalement déroulée à la musique de la cour des Médicis dont elle était, en 1614, la personne la mieux rémunérée.

De ses œuvres qui ont pratiquement toutes disparu, il subsiste un recueil de pièces vocales à une ou deux voix, son « Il Primo libro delle musiche » (1618), et son opéra « La Liberazione di Ruggero dall’isola d’Alcina » (1625) qui serait le premier ouvrage lyrique composé par une femme.

Mais la suite de la vie de Francesca Caccini reste un mystère, son nom ayant tout simplement disparu des documents publics.



Chiara Margarita Cozzolani (1602-1678) 

                  Nonnes bénédictines 

- À droite : Chiara Margarita Cozzalini


Margarita Cozzolani est née le 27 novembre 1602 à Milan. Elle a probablement été formée à la musique au couvent de Santa Radegonda et avec le violoniste et théoricien de la musique Ricardo Rognoni (dates approximatives : 1550-1620) qui habitait en face de chez elle. En 1615, son oncle négocie une dote (beaucoup moins onéreuse que celle du mariage… ) avec le couvent de Santa Radegonda, une référence musicale qui héberge une centaine de nonnes recluses afin que sa nièce y passe le reste de sa vie, comme il était souvent d'usage à cette époque.

Margarita entre au couvent et prononce ses vœux en 1620 et ajoute à son nom Chiara comme nom de nonne. Elle y poursuit sa formation musicale, notamment dans le style des madrigaux en vigueur dans le nord de l’Italie et montre des dons pour la composition. Le couvent de Santa Radegonda est alors une référence musicale qui héberge une centaine de nonnes recluses dont la moitié sont musiciennes, instrumentistes ou chanteuses, souvent issues de la noblesse milanaise. Elles chantent lors des différents offices et des fêtes religieuses qui sont suivis avec beaucoup d'attention par le monde extérieur, notamment par des visiteurs illustres venant à Milan, pour entendre l'excellence d'un chœur dont la renommée s'étend bien au-delà de la ville.

 

En témoigne le compte-rendu extatique du théologien Filippo Picinelli (1604-1686) qui trouve que

« Les nonnes de Santa Regonda sont douées de si rares et de si exquis talents musicaux, qu'elles sont connues pour être les meilleures chanteuses d'Italie. Elles portent les vêtements des Cassinese de sainte Bénédicte, mais elles apparaissent pour tous les auditeurs comme des cygnes blancs et mélodieux, qui emplissent le cœur de merveilles. Parmi ces sœurs, Donna Chiara Margarita Cozzolani mérite les plus grands éloges, Chiara pour son nom mais bien plus encore pour ses mérites, et Margarita pour la rare et excellente noblesse de son inspiration... ».

Chiara Margarita Càzzalini a défendu courageusement la musique chantée par ses semblables quand l’existence des activités musicales du couvent furent mises en causes par un archevêque qui voulait réformer le couvent en limitant la pratique de la musique et les contacts avec l’extérieur… mais elle  disparaît des registres du couvent après 1616.


Barbara Sprozzi (1619-1677)


Chanteuse virtuose et compositrice de musique vocale, Barabara Strozzi est née à Venise en 1619. Elle est l’une des principales compositrices italiennes du XVIIe siècle. Fille adoptive et probablement illégitime du poète Giulio Strozzi, elle étudie la composition auprès de Francesco Cavalli et rejoint l’Accademia degli Incogniti de l’écrivain Giovan Francesco Loredan dont son père est membre. En 1644, elle publie son premier livre de madrigaux sur des textes de son père et, en 1651, un nouveau recueil de cantates, ariettes et duo. Jusqu’en 1664, elle publie 125 œuvres sur huit opus, incluant aussi bien des madrigaux que des arias et des cantates. Elle compose également de nombreuses œuvres vocales pour des mécènes, comme le doge de Venise Nicolò Sagredo, Ferdinand III de Habsbourg et Éléonore de Nevers-Mantoue, ou pour Sophie de Bohême, duchesse de Brunswick. Barbara Strozzi décède à Padoue en 1677.



Isabella Lonardera (1620-1704)


Isabella Leonarda est née à Novara dans le Piémont le 6 septembre 1620. Issue de la noblesse de cette ville, elle entre à 16 ans au Collegio di Sant’ Orsola, un couvent des Ursulines.

Elle y apprend la musique et très vite se découvre des talents de compositrice. Elle y occupe le poste de professeur de musique et dispose ainsi d’un chœur pour interpréter ses œuvres à l’occasion des célébrations religieuses. En 1676, elle devient mère supérieure du couvent.

Elle y passera sa vie en obtenant différents titres qui lui accorderont du pouvoir, notamment celui de réaliser un livre de plus de 200 partitions qui mélangent œuvres sacrées et profanes.

Isabella Leonarda meurt le 25 février 1704 à Novara, à l’âge de 84 ans. Sa renommée musicale semble n’avoir pas dépassé sa région, mais à Novara, elle était considérée comme « la Musa novarese » (la muse de Novare).


Antonia Bembo (1640-1720) 


Antonia Bembo est née à Venise, probablement vers 1640. Elle grandit dans cette ville où tout respire la musique : les gondoles, les églises, les théâtres, les fêtes, les masques… La jeune Antonia a la chance d’y recevoir une formation exceptionnelle. On pense qu’elle a été l'élève de Francesco Cavalli, le grand maître de l’opéra vénitien qui a succédé à Monteverdi. Mais sa vie personnelle prend une tournure plus sombre : Antonia se marie avec un certain Lorenzo Bembo, un homme qui va s'avérer violent. Les archives mentionnent des maltraitances, des dettes… Elle prend alors la décision courageuse de fuir, ce qui est à l’époque un acte de rébellion. Elle quitte Venise, ses racines, sa langue, et part pour Paris où elle découvre un autre monde musical, celui du Roi Soleil, Louis XIV où règne Jean-Baptiste Lully, le tout-puissant surintendant de la musique du roi.

Pourtant, dans cette cour très hiérarchisée,  Antonia réussit à se faire une place. Elle dédie ses œuvres au Roi, elle chante pour lui : le roi est séduit, ou du moins intrigué par cette voix italienne, chaude, expressive, différente du style français plus mesuré. Il lui accorde une pension royale, un geste exceptionnel pour une étrangère, et qui plus est pour une femme.  Grâce à cette pension, Antonia trouve refuge à la Maison Royale de Saint-Louis, à Saint-Cyr, l’institution fondée par Madame de Maintenon pour éduquer les jeunes filles nobles sans fortune. Elle y compose, enseigne et écrit sa grande œuvre « Les Productions Harmoniques ». Ce recueil est une sorte de manifeste musical. On y trouve des cantates, des airs de cour, des psaumes… tout un univers qui mêle l’émotion italienne et l’élégance française.

Mais elle reste une femme dans un monde d’hommes. Si Lully, Charpentier, Couperin sont entrés dans les manuels d'histoire, elle tombe peu à peu dans l’oubli. Après sa mort, vers 1720, ses manuscrits dorment à la Bibliothèque nationale de France, et plus personne ne prononce son nom. Il faudra attendre trois siècles pour qu’on redécouvre sa musique...  



Maria Xavera Perncona (1652-1705) 

 Née en 1652, Maria Xavera Perncona est issue famille possiblement liée au clergé et aux professions libérales locales, avec des variantes du nom de famille comme Parruccone suggérant des racines bourgeoises modestes dans la région. Elle reçoit une formation musicale précoce auprès de musiciens de la cathédrale de Novara avant de prendre le voile à l'âge de 16 ans.

Au couvent, elle étudie et plus tard enseigne le canto figurato (chant polyphonique), collaborant avec d'autres religieuses musicalement talentueuses.

En 1675, est publiée son unique œuvre, Sacri concerti de motetti a una, due, tre, e quattro voce une œuvre qu’elle décrit comme une étant une  « petite œuvre » et comme « le premier-né de mon pauvre génie ».

Après 1690 on perd la trace de sa vie mais l'on pense qu'elle n'a pas publié d'autres œuvres que les Sacri concerti, ses obligations religieuses primant sur la composition. On la décrit cependant comme une « excellente professeure de musique et une chanteuse admirable ». 


Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729)


Élisabeth Jacquet de la Guerre est née à Paris le 17 mars 1665 au sein d’une lignée de musiciens, facteurs de clavecins. Son père, Claude Jacquet, est organiste et maître de clavecin. Enfant prodige, elle est présentée à l’âge de 5 ans à Louis XIV, qui loue ses qualités musicales. À 10 ans, Élisabeth est capable de chanter à livre ouvert et de s’accompagner au clavecin, dans des airs de sa composition, transposant facilement ses mélodies dans n’importe quel ton. Très appréciée par le Roi, elle intègre la cour à dix-sept ans sous la protection de sa favorite Madame de Montespan. À dix-neuf ans, elle épouse le claveciniste Marin de La Guerre, dont elle adopte le nom en même temps que la renommée.

Interprète et improvisatrice hors pair, elle compose à cette époque diverses suites et sonates en trio pour le clavecin, qu'elle parvient à faire publier avec l'appui du Roi. Loin de limiter son travail à ce seul instrument, elle s'essaie à tous les genres musicaux : musique religieuse, musique profane, pièces de tradition française et nouveautés italiennes.

Elle écrit aussi de nombreux opéras, des opéras-ballets, des cantates françaises à une voix, ainsi qu'un Te Deum à grands Chœurs, qu’elle fait exécuter dans la Chapelle du Louvre pour la convalescence du roi Louis XV.

Toute sa vie, Elisabeth Jacquet de La Guerre a œuvré pour faire jouer sa musique dans les plus hautes sphères musicales de son époque, passant outre les entraves liées à son statut de femme.  Malgré son engagement auprès de Louis XIV, elle ne put jamais accéder au poste de musicien officiel à la Cour, mais garda toujours le respect de ses pairs comme celui du Roi.

Elisabeth Jacquet de La Guerre, qui peut être considérée comme la première compositrice française, meurt à Paris le 27 juin 1729, à l’âge de 64 ans.

 

Vidéo : «Les Barockeuses » -  Le temps des pionnières » disponible jusqu’au 18/05/2029 sur Arte Concert.

 

 Juillet 2026

Chronique de Colette Alice

 

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