Jour de Brocante
- Ginette Flora Amouma

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 16 heures


Par ici, on dit jour de brocante comme on dit jour de marché. Le petit village est vite averti par des panneaux signalétiques sur les pelouses ou les trottoirs. Des cordons de sécurité délimitent les espaces autorisés mais déjà les fumées des braseros dirigent les promeneurs dominicaux vers les allées formatées pour recevoir les tréteaux des exposants.
Très attendue par les habitants de la commune, la brocante est un point de rendez-vous pour les exposants. Très courue par les nombreux visiteurs venus des localités environnantes, c’est une brocante qui permet aux gens du village de proposer pour un prix sacrifié des objets qui ont très peu servi ou qui encombrent les greniers.

D’année en année, qu’il est difficile de monter les marches qui conduisent à cette mansarde livrée aux objets laissés sur le rivage du temps ! A-t-on voulu reculer le jour où il faudrait bien se détacher des vieux livres ?
Que contiennent les malles ? La mémoire relègue les vieilleries dans un coin de sa matière grise comme si elle ne voulait pas qu’on se souvienne des anciennes cartes postales où des mots si ardemment écrits, même délavés soulèvent encore une émotion.


A vouloir ouvrir les malles pour choisir les reliques qu’il est temps de laisser partir, un autre temps s’installe. Comment raconter qu’en décidant de s’occuper des malles, les heures défilent, des heures à relire de vieux carnets. Et ce qui n’a pas pu être abandonné sur un tréteau, se retrouve sur les tréteaux des exposants. Tous ont les mêmes objets et en voyant ceux des autres, on comprend mieux la raison pour laquelle il est si difficile de se séparer des lambeaux de notre esprit qui dorment dans les malles.
Les souvenirs de voyage sont religieusement posés sur des socles époussetés avec soin. Des tableaux peints par les doigts d’or de quelques membres de la famille apparaissent ainsi livrant la passion d’un artiste qui n’a jamais pu faire parler de lui.
Des objets d’argenterie, des pièces d’une vaisselle ancienne qui a gardé tout son éclat, des verres en cristal, des couverts d’une ménagère ouverte pour faire luire les pièces en argent, couteaux et fourchettes que d’un seul coup d’œil on peut soupeser la qualité portée par les anciens maîtres de coutellerie, faisaient revivre les usages d’antan et secouaient les sens d’une indéfinissable sensation de nostalgie. Un souffle d’air secouait les arbres des allées.
Les verres en cristal ? Le temps est-il venu de s’en détacher? Avec les nappes brodées et serviettes en lin, qu’il est loin le temps où le dimanche sonnait l’heure de l’ouverture des placards où étaient rangées les pièces fragiles et devenues invisibles !
Peut-être que les maîtres de maison se sont aperçus que le lien n’a plus perduré, que les dimanches, le cœur ne trouvait plus l’envie de continuer le même rituel. On s’asseyait pour regarder au loin se colorer l’aube et on ne demandait plus rien d’autre.
Les verres en cristal, les flûtes de champagne, les verres destinés au vin de table partaient rejoindre le même transit.

Qui étaient les promeneurs plein de curiosité, des collectionneurs ? Devant les étals, c’est un autre voyage qui nous attend, le voyage que l’on quitte enfin, celui qui est sorti des malles, celui qu’on a farouchement gardé hors du temps qui passe en croyant qu’en l’emmurant dans une malle, on allait pouvoir le conserver au-delà de l’éternité.
Le livre relié des anciens auteurs semblent observer les passages des liseurs. Me jetterais-je dessus ? Je mets un doigt sur la reliure pourpre, ouvragée de fils dorés et je recule. Les éditions sont anciennes, portent tout le poids de leur singularité. Bien rangés dans des casiers cent fois ouverts et refermés, l’exposant les a alignés par rang des siècles traversés. Etonnant de voir Ronsard et après lui, plus surprenant encore de sauter un autre siècle et de passer à Molière, puis un titre de Voltaire semble sourire, mû par l’esprit de son auteur. Ensuite les pièces de théâtre abondent avant que les années contemporaines s’éparpillent au fond des casiers.
L’exposant ne savait plus quoi faire de tous ses cartons à peine ouverts où les reliures attestent de la beauté, de la qualité de l’ouvrage. Mais qui les achèteraient à part un collectionneur ou les responsables des centres de repos et des bibliothèques ?
Je déambulais en pensant à mes malles déjà bien remplies et qui soupiraient quand je les vidais. Les tréteaux sont comme des bateaux échoués avec leur cargaison béante. Coques éventrées des aventures passées.
Ai-je vidé mes propres malles ?

Que ferais-je d’un autre vase, d’une autre sculpture, des bijoux anciens, des timbales argentées, témoins de cérémonies et de fêtes ? Il y a des objets qu’on ne peut se dessaisir. Une cuillère argentée et une assiette portent mon nom, gravé en lettres cursives. Impossible à abandonner. On ne s’abandonne pas soi-même. Ces objets montrent qu’on peut s’aimer plus fort encore et qu’un autre ne pourrait le faire.
Les passants marchandent la pierre verte ou bleue extraite des montagnes du pays d’où l’on vient. Les médaillons sont vendus, l’or est pillé.
Les trésors sont-ils tous vendus à la fin de la journée ?
Certains résistent à se laisser prendre. J’ai entendu une dame refuser de céder une série de couverts Degrenne à un prix modeste. « Ils sont uniques. Ils n’ont jamais servi. » Ce qu’elle ne disait probablement pas, c’était que les couverts avaient toujours trôné sur une étagère ou dans une armoire vitrée. Leur valeur ? Elle ne connaissait pas ce mot, la valeur des couverts avait pris un autre sens pour elle. Transmettre, céder des candélabres ou des bougeoirs de cristal est devenu un crève-cœur.
La femme ne regarda plus l’objet. Que pensait-elle en les couvrant d’un papier mousseline, le regard éteint ? Certains objets viennent de très loin, de si loin que même la personne ne se souvient plus de sa valeur.
J’ai ainsi jeté mon dévolu sur une tasse de thé avec sa soucoupe vintage de la collection Royal Albert. Le vendeur ne se souvenait plus de la valeur de la tasse et je l’achetai pour un prix modique qu’il m’indiqua sans y porter grande attention. Une fois l’achat fait, une femme derrière moi s’exclama : « C’est une tasse Royal Albert de la collection d’Angleterre ! »

L’exposant leva les sourcils. Il ignorait que la tasse avait de la valeur non pas en monnaies sonnantes mais en préciosité. C’était la marque royale de l’âme de la couronne d’Angleterre et la femme me dit ensuite, une fois l’achat fait :
– Vous l’avez eu pour rien ! C’est une pièce rare et elle vaut bien plus que cela !
Je ne dis rien. Je voulais juste siroter mon thé à la façon des britanniques, lentement dans « un cup of tea » délicat et plein de pensées surannées. Le soleil était généreux en ce jour de balade entre les arbres, une journée exquise où le passé et le présent se mêlent sans contrainte.
Juillet 2026

Ginette Flora



Un grand merci, chère Ginette, pour m'avoir ainsi "re-plongée" dans mes souvenirs de brocante... ton texte est un réel plaisir de lecture et bravo pour ce "cup of tea" (à utiliser le petit doigt l'air !).
Bonne journée !😍
j'adore ... merci, Ginette, ce sont des moments magnifiques et tu les fais si joliment vivre ...❤️
Il y a une magie toute particulière à s’enfoncer dans les allées d’une brocante ! Pour moi, c'est un peu comme découvrir la caverne d'Ali Baba ! ^^ Fut un temps, je chinais plus souvent qu'à mon tour à la recherche de précieux vinyles ! Et de me réjouir quand je tombais sur la perle rare. Le véritable trésor étant ce disque qui résonne instantanément avec notre propre histoire ! Ainsi, spécialement pour ce commentaire, Chère Ginette, d'avoir ressorti ces quelques galettes dénichées en brocante (Je n'ai pas eu à chercher bien longtemps dans mes malettes qui ne sont jamais loin !) ^^ Pour ne citer qu'eux : La bande originale du film Hollywood...Hollywood ! (That's Entertainment. Part 2), Petite…