L'empire des pierres

L’île de Chypre possède des vestiges importants de l’ère néolithique. Un village nommé Choirokoitia, orthographié Khirokitia en grec moderne, est un site d’une grande valeur historique. Il offre désormais un paysage différent de ce qu’il fut. Ce n’est plus qu’un vaste espace de pierres grises, un ensemble architectural structuré, foncièrement pensé et aligné selon un plan prédéfini, découvert grâce aux fouilles archéologiques.
Pierres renversées, pierres amassées ou écroulées, pierres massives, soutenues par un travail mûrement organisé, c’est ce qu’ont découvert les archéologues frappés par l’existence d’un village entier ayant existé et prospéré à tel point que les fouilles continuent encore de nos jours à être conduites car tout n’est pas encore exhumé.
La découverte d’une vie humaine ayant manifesté sa présence et l’ingéniosité de ses capacités manuelles retient l’attention.
Le site de Khirokitia se situe près de la commune de Larnaca. Il est construit sur les pentes d’une colline entourée d’un affluent de la Maroni, une rivière qui entoure la vallée.
Des colons venus du continent sont venus s’installer à cet endroit, au sud-est de l’île non loin de la côte. Cela se passe en l’an 7000 avant J.C.
La découverte de ce site et de son potentiel culturel, sociologique et historique est retenue par le comité du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1998, qui l’inscrit dans ses registres.

La découverte de Khirokitia
En 1934, le directeur des antiquités de Chypre découvre le site. Intrigué, il en ordonne les fouilles qui s’étendent durant une dizaine d’années. Plus les fouilles avancent, plus l’attention est portée sur le travail élaboré permettant des constructions homogènes qui révèlent un sens de l’organisation d’une pensée qui a planifié en amont la structure d’un habitat abritant des familles entières, chacune ayant sa maison et une cour extérieure où sont fabriqués divers autres éléments comme des abris, des entrepôts de stockage des denrées, des cabanes à outils, des meules et des dépendances.
D’autres fouilles tout aussi longues ont lieu en 1970, interrompues par l’invasion turque et les évènements politiques qui ont occupé les chypriens à suivre les affaires d’état.
En 1976, une mission française reprend les fouilles sous la direction d’Alain Le Brun, chercheur du CNRS et archéologue de son état. Il fait construire avec l’aide du département des antiquités de Chypre, des habitations à l’identique de ce village d’après les relevés des fouilles archéologiques. Des répliques grandeur nature sont donc réalisées en utilisant pour le sol et les murs, la pierre et les briques de terre crue ainsi que du torchis qui est un mélange de boue et de paille. Pour les toits plats, ils utilisaient des roseaux et des branchages recouverts de pisé, soutenus par des traverses en bois. La forme circulaire est privilégiée avec un foyer au centre de la pièce principale. Cette reconstitution fait vivre une architecture ancienne. C’est l’aube de la civilisation.
A l’intérieur, des objets usuels en os et silex sont exposés ainsi que des vases en pierre, tous trouvés sur place.
La visite de ces quelques maisons et de son environnement donne une appréciation de la vie à l’époque du néolithique où seuls le bois, le torchis ou la paille séchée et la terre crue, étaient les matériaux existants.

En 2021, les fouilles ne sont pas achevées, le site est toujours perché à 220 m d'altitude, sur les flancs de la colline piquetée d’arbustes nains, entouré de murets d’une épaisseur stratégique. Un ingénieux dispositif placé à l’intérieur des murs permettait l’accès au village et dissuadait un quelconque prédateur de pénétrer dans le village, fauve ou ennemi de l’espèce humaine !
Les pierres ont observé les hommes venus d’ailleurs
Leur rude effort pour les soulever d’une terre austère
Elles attendaient de savoir pourquoi elles gisaient
Direz-vous que c’est l’homme aventureux qui les cherchait
Celui qui n’a vu que leur rondeur pour s’en approcher
Et former une pensée dans son autel circulaire
Au bord de la colline claudiquait une eau claire
Comme un appel à continuer l’espèce humaine
La vie à Khirokitia et l’abandon
L’île de Chypre a été peuplée par des paysans en l’an 9000 av. J.C.
A Khirokitia, vers -7000 av. J.C. ce sont des colons des côtes méditerranéennes qui sont arrivés sur l’île en apportant avec eux des graminées, des essences végétales, des animaux, principalement porcs et ovins et ils se cherchaient une terre non loin d’une rivière pour s’adonner également à la pêche.
Ils ont trouvé un site riche en végétation et en arbres fruitiers. Il y avait des fruits sauvages en abondance : pruniers, oliviers, caroubiers, pistachiers, figuiers. Ils consommaient du blé et de l’orge, les animaux ne vivaient pas avec eux mais non loin d’eux. Les forêts de chênes et de pins leur procuraient du bois. Ils aimaient chasser le daim. La conscience artistique de la fabrication artisanale ne leur était pas étranger. Ils encochaient la pierre, créaient des bijoux, de la vaisselle, de la poterie, des outils, des armes. L’usage de la diabase qui est une pierre dure permettait de fabriquer des vases en pierre. Galets usés, coquilles marines, tout était ramassé pour ouvrir la voie aux arts plastiques. Une micro-société s’est développée que les archéologues continuent de découvrir. Les traces de décorations trouvées sur les murs sont restées inexploitables. Quels motifs dessinaient-ils, ces hommes du néolithique ? Figuratif ou géométrique ? Ce n’est pas le temps qui s’efface sur les pierres. C’est le silence qui passe sur elles, larmes, caresses, frottements, poussière, souffles et coups portés parfois contre une douleur qu’eux aussi, ces hommes du néolithique, devaient connaître.
Elles se sont ennoblies sur les murets et les toits
Pierres empilées pierres retournées elles demeurent
Les herbes ont reverdi les grains de blé ont mûri
La plaine se couvrait d’une parure plus sereine
Direz-vous que l’homme les a choisies pour leur bâtir
Sur les pentes montagneuses un village d’amazones
Au bord de la colline sautillait une eau claire
Comme un fol appel à prospecter l’espèce humaine
Un jour, ils partirent, abandonnèrent le site vers 5000 ans av. J.C. Les archéologues se demandent encore ce qui les a éloignés. Quelques arguments sont avancés pour expliquer le brusque abandon d’un lieu pourtant doté de richesses naturelles.
C’est justement la raison pour laquelle on pense que les habitants ayant épuisé les ressources naturelles du site, ont été contraints de partir chercher d’autres espaces plus à même de les héberger et de les nourrir. Les arbres fruitiers comme l’olivier et le figuier déclinaient et ne se régénéraient plus après de fortes périodes de sécheresse et les sols subissaient des érosions consécutives aux pluies torrentielles qui alternaient avec des périodes de grande aridité affectant le débit de la rivière. Les chercheurs pensent que les changements climatiques de cette région ont beaucoup compté dans la décision d’abandonner le site où seuls les pins et les genévriers résistaient.
Une main calmait leurs frissons leur donnait une vie
Chaque coup de silex apportait une éclosion
D’enceintes en remparts, de marches en espaliers
Elles ont envahi un espace où le temps avance
Elles n’avaient pas de visages elles résistaient
L’homme fruste en les adoptant leur a donné un nom
Au bord de la colline bondissait une eau claire
Comme un appel à suivre un courant millénaire
Un fait curieux, c’est que ces hommes après un abandon de 1500 années, revinrent s’installer dans le même site aux alentours de 4500 av JC. c’est à dire au cours de la période néolithique céramique mais rien n’a été trouvé de cette période, ce qui alimente davantage l'incroyable destin des hommes du site de Khirokitia.

L'âme d'un peuple
Les premières tribus éprouvaient le besoin de traduire le murmure de l’invisible qui se présentait à eux sous la forme de l’infini. En s’appuyant à la pierre, ils essayèrent d’en tirer un sens pour marquer leur existence. Choisir le lien qui pouvait les relier à la terre et principalement au fait qu’ils portaient une vie qu’ils vénéraient au point que cet élément rejaillisse dans les rituels qu’ils élaboraient. C’était l’élaboration d’un concept. Un esprit, une vie pensée, un affect venu du cœur tout en prenant forme donnait à la terre l’existence d’une nouvelle espèce, l’espèce humaine.
Être frappé d’une douleur sans savoir si c’était une douleur ou un bonheur, c’était les prémices des premiers désirs de leur cœur.
Ils en prélevèrent l’essence, réclamèrent leur présence, ressentaient la nécessité d’en parler. La foi ? L’amour ? Ils ne donnaient pas de nom à ce sentiment, à cette fragrance. Il y avait le geste, la main qui s’affaisse, qui s’affaire et fait de la pierre, du bois, de la terre, une matière à qui laisser son âme.
Parler de soi, c’est le premier pas de la littérature.
Une sensation entrait dans leur corps, une puissance secrète au point qu’ils se mettaient à en noter la morsure et à laisser un esprit s’installer.
Cette chose n’appartient pas à la raison et sera repris par les âges suivants. De la préhistoire à nos âges, on ne cesse d’en parler, d’en suivre le chemin, d’en noter la trace.
Pour l’amour de l’humain, la pierre s’est pliée à leur force, le bois a pris leur imaginaire et la terre a senti trembler leurs pas.
Ce n’était pas seulement le daim qu’ils pourchassaient ni la crainte d’un ennemi qu’ils savaient vaincre. C’était l’entrée dans une autre vie, celle qu’ils approchaient sans l’atteindre et pour elle, ils creusaient, ils sculptaient, ils se réservaient un moment solitaire, silencieux où même le friselis de la rivière ne parvenait plus à leurs oreilles.
Chaque pierre devenait leur parole. La pierre vivait, le temps passait avec un amour qu’il ne parvenait pas à embrasser, l’expression d’une joie totale qu’ils capturaient sans pouvoir l’exprimer autrement qu’en s’interrogeant sur elle.
Savaient-ils ce qu’ils éprouvaient ? Chaque homme en suivant le cours des âges, en mesurait aussi l’impact. Il se mettait alors à peindre et à sculpter, à dessiner et graver des signes. Il cherchait à résoudre un manque, cet infini, cet absolu qui verse son immensité sur les paupières.
Tous en arrivant devant cette ancienne porte, en se laissant brûler par cette flamme, tous auront vu l’étincelle de ce que peut signifier l’amour quand il s’embrase.
Octobre 2026





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