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La page de Randy "L'apprenti sourcier "

2 déc. 2022
8 min de lecture


Le texte " l'apprenti sourcier " de Randolph a été présenté chez Short Edition dans le cadre du concours répondant au thème de la sorcellerie.

Il est intéressant de voir comment l'auteur, en partant de l'idée d'un apprenti sorcier, arrive à nous faire glisser dans l'univers ésotérique de l'apprenti sourcier.

Toute la première partie est un rappel de l'œuvre de Paul Dukas comme si le poème symphonique du musicien opérait comme par magie un glissement vers le véritable sujet de ce texte.


"Je me souviens d'un coffret de disques, chacun présentant six ou sept œuvres - des extraits - du grand répertoire. J'avais moins de dix ans, mon père me nourrissait avec la musique de Chopin, me laissant découvrir d'autres compositeurs, pour la plupart romantiques, mais aussi des classiques et des modernes. Entre un extrait de Casse-noisette de Tchaïkovski et l'Ouverture de Guillaume Tell de Rossini, j'avais découvert un poème symphonique qui me ravissait, L'apprenti sorcier de Paul Dukas.

Je me souviens également du film Fantasia, où l'on voit, entre autres séquences, les aventures et mésaventures de Mickey aux prises avec le balai magique, sur la musique de Paul Dukas."

Une petite incise pour indiquer que Paul Dukas composa en 1897 l'apprenti sorcier, inspiré par la ballade de Goethe.

Pour que la magie soit plus à même d'être appréciée, voici un extrait de la symphonie et un extrait du film d'animation où Mickey joue le rôle de l'apprenti sorcier.






Et voici la ballade de Goethe, poème dont s'est inspiré Dukas pour sa symphonie :


W. Goethe : L’élève sorcier


Le vieux maître est enfin sorti, et je prétends que ses génies fassent aussi ma volonté. J’ai bien remarqué les signes et les paroles qu’il emploie, et j’aurai bien la hardiesse de faire comme lui des miracles.

« Allons ! Allons ! vite à l’ouvrage : que l’eau coule dans ce bassin, et qu’on me l’emplisse jusqu’aux bords ! »

« Approche donc, vieux balai : prends-moi ces haillons ; depuis longtemps, tu es fait au service, et tu te soumettras aisément à devenir mon valet. Tiens-toi debout sur deux jambes, lève la tête, et va vite, va donc ! Me chercher de l’eau dans ce vase. »

« Allons ! Allons ! vite à l’ouvrage : que l’eau coule dans ce bassin, et qu’on me l’emplisse jusqu’aux bords ! »

Tiens ! le voilà qui court au rivage !… Vraiment, il est au bord de l’eau !… Et puis il revient accomplir mon ordre avec la vitesse de l’éclair !… Une seconde fois ! Comme le bassin se remplit ! Comme les vases vont et viennent bien sans répandre !

« Attends donc ! Attends donc ! Ta tâche est accomplie ! » Hélas ! mon Dieu ! mon Dieu !… j’ai oublié les paroles magiques ! »

Ah ! ce mot, il était à la fin, je crois ; mais quel était-il ? Le voilà qui revient de nouveau ! « Cesseras-tu, vieux balai ?… » Toujours de nouvelle eau qu’il apporte plus vite encore !… Hélas ! Quelle inondation me menace !

Non, je ne puis plus y tenir… Il faut que je l’arrête… Ah ! L’effroi me gagne !… Mais quel geste, quel regard me faut-il employer ?

« Envoyé de l’enfer, veux-tu donc noyer toute la maison ? Ne vois-tu pas que l’eau se répand partout à grands flots ? » Un imbécile de balai qui ne comprend rien ! « Mais, bâton que tu es, demeure donc en repos ! »

« Tu ne veux pas t’arrêter, à la fin !… Je vais, pour t’apprendre, saisir une hache, et te fendre en deux ! »

Voyez-vous qu’il y revient encore ! « Comme je vais me jeter sur toi, et te faire tenir tranquille !… « Oh ! oh ! ce vieux bâton se fend en craquant !… C’est vraiment bien fait : le voici en deux, et, maintenant, je puis espérer qu’il me laissera tranquille.

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Les deux morceaux se transforment en valets droits et agiles !… Au secours, puissance divine !

Comme ils courent ! Salle, escaliers, tout est submergé ! Quelle inondation !… Ô mon seigneur et maître, venez donc à mon aide !… Ah ! Le voilà qui vient ! « Maître, sauvez-moi du danger : j’ai osé évoquer vos esprits, et je ne puis plus les retenir ».

« Balai ! Balai ! à ton coin ! et vous, esprits, n’obéissez désormais qu’au maître habile, qui vous fait servir à ses vastes desseins. »

[Traduction par Gérard de Nerval dans Faust et le Second Faust suivi d’un choix de Poésies allemandes, Garnier frères, 1877 (pp. 327-328).]


Les pouvoirs d’un sorcier ne sont pas les mêmes que les pouvoirs d’une sorcière mais là où il y a des dons naturels pour redorer le visage des jours, il y a suspicion , oppression ou délation . L’auteur revient un moment sur cette caractéristique avant d’aborder son cas. Sa randonnée avec une « sorcière » , il n’est pas près d’oublier .

Magie. Noire ou pas mais c'est de magie dont il s'agit quand on évoque un sorcier. À tout le moins, il vous jettera un sort, ce n'est assurément pas un sympathique bonhomme, mais il peut se montrer utile : guérir un malade incurable ou bien changer le plomb en or. Dans certaines cultures, il est le druide, le chaman, le voyant.

La sorcière, pourtant stricto sensu l'équivalent féminin du sorcier, fut au fil des siècles, la représentation du Mal absolu, l'adoratrice de Satan, juchée sur son balai, aussi laide que méchante. Dangereuse.

Sur les bûchers, quels que soient l'époque et le lieu, tout laisse penser que la parité ne fut pas de mise. J'ai l'impression que les femmes eurent un net avantage, si j'ose dire.

On lit, on entend, on répète, au sens figuré depuis Arthur Miller et le Maccarthysme, l'expression « chasse aux sorcières », jamais « chasse aux sorciers ».

De même, l'expression « ce n'est pas sorcier », allusion à des formules complexes, je ne l'ai jamais entendue au féminin - et la raison n'est pas grammaticale.

Voilà, c'était mon quart d'heure féministe - il est sincère et dure considérablement plus de quinze minutes !

La randonnée de Randolph est le point de départ de son aventure avec les pouvoirs de sa baguette de coudrier que lui remet "une sourcière", une autre sorte de balai magique dont Randolph ne maîtrise pas encore tous les pouvoirs.

En suivant l'étrange femme qu'il vient de rencontrer, il parcourt un sentier de montagne.

Il nous raconte les sensations éprouvées, comment il confronte la chaleur et l'orage, comment il perd le contrôle de lui-même, comment il se réveille et boit l'eau que la femme lui tend, comment il entend l'appel de cette source de vie et comment il se sent envahi par une soif, celle qui est inextinguible quand elle va à la recherche de l'absolu.



"Je vous prie de m'excuser, car je dois maintenant vous quitter pour rejoindre ma maîtresse...maîtresse dans l'art de la rhabdomancie. J'apprends avec sérieux et conviction les rudiments de cette pratique, muni de ma baguette de coudrier. En ces temps de sécheresse, je me suis enfin décidé à devenir sourcier. Mon apprentissage a commencé il y a deux mois, avec la sourcière du village que certains vénèrent et que d'autres ignorent; mais tous la respectent.

Tous les matins à l'aube, je me tiens devant le panneau ROUTE FORESTIÈRE situé à un kilomètre du village. Sans jamais savoir quel jour la sourcière va venir, ni comment elle va s'appeler. Certains jours elle se nomme Manon, d'autres jours il faut l'appeler Mélusine - jamais le samedi - parfois aussi Groac'h quand le temps est à l'orage. Je commence tout de même à sentir, dès le réveil, si je la verrai et quel sera son prénom. Mon intuition, à laquelle j'attache beaucoup d'importance, se développe donc sensiblement.

Si ma maîtresse n'est pas passée au lever du soleil, c'est qu'elle ne viendra pas. Je rentre alors ou bien le plus souvent grimpe dans la colline et marche durant quelques heures, mon bâton inerte sous le bras,. Je ne l'ai senti vibrer qu'une seule fois, une semaine environ après la première leçon. C'est peu. C'est mieux que rien.

La sourcière, qui fut à n'en pas douter une belle jeune femme, se tient désormais voûtée, sa longue chevelure grise soigneusement brossée recouvre ses épaules tel un châle. De son visage ridé émane une grande énergie. Son regard brûle et vous reconnaît plus sûrement que vous vous connaissez vous-même. Je ne saurais dire avec certitude la couleur de ses yeux, tant est insoutenable son regard puissant et doux. J'ai toutefois l'impression que ses yeux changent de couleur selon le prénom choisi - si c'est elle qui le choisit.

Jamais je ne l'entends arriver tellement ses pas sont légers; comme si elle sortait d'une ombre profonde ou d'une nappe de brume. Elle s'arrête face à moi, me tend aussitôt ses deux mains en souriant, j'approche les miennes jusqu'à ce qu'elles s'effleurent légèrement, le temps d'accorder nos énergies vitales.

Puis, la vieille parcourt quelques centaines de mètres sur la route forestière avant d'emprunter l'un des nombreux sentiers qui montent à travers la forêt. Je la suis en silence, essayant en vain de reconnaître les chemins qui se croisent tel un maillage complexe qui changerait chaque jour. Je me tiens environ deux mètres derrière elle, marchant au rythme lent et régulier qu'est le sien.

Aujourd'hui, la pente est raide et le chemin caillouteux; le ciel est bas, j'ai froid, je sens l'humidité glacée de la forêt s'infiltrer insidieusement sous mes vêtements, se mêlant à la sueur chaude due à l'effort. Étrange alchimie. Je lève les yeux du chemin vers le dos de Groac'h qui avance, infatigable, imperturbable, sans même se retourner, comme elle fait habituellement, pour vérifier si je la suis. Le soleil est déjà haut, plus nous montons, moins il y a d'arbres. Seuls demeurent de rares mélèzes. En plus de la chaleur, la lumière devient pénible. Le besoin de m'arrêter, de m'asseoir sur le chemin et de ne plus bouger m'envahit. De même, la tentation de briser la baguette offerte solennellement par la maîtresse sourcière, la veille de notre première sortie.

Je continue pourtant, par défi, persévérance ou entêtement, je ne sais pas exactement et je suis trop fatigué pour me poser des questions. Soudain une bourrasque me bouscule, le ciel s'assombrit, des nuages noirs s'accumulent. J'aperçois au loin la vieille sourcière gravissant le sentier, son image se trouble. Le tonnerre roule, résonne dans le cirque montagneux. Un orage de fin d'été. À mon sens, il ne pleuvra pas, l'air est électrique, la chaleur suffocante. J'avance, telle une bête de somme. L'image d'un bœuf tirant à longueur de journée le mécanisme d'un puits me traverse l'esprit. Tant d'heures à tourner en rond, tête baissée. Un bœuf sourcier - un puits dans le désert du Kalahari - des enfants jouent - cris perçants - un autre puits dans la savane au milieu des herbes hautes - Manon court pieds nus dans l'herbe - si belle, Manon des sources - le bœuf continue à tourner en rond, la tête me tourne - le ciel noir - les pierres blanches du chemin - la sourcière très très loin - vision floue - mes yeux se ferment - cris perçants, en vain les mains sur les oreilles - la baguette me tombe des mains - bruit de fracas métallique - orage sec suivi d'un profond silence - j'ouvre les yeux.

Je suis allongé dans l'herbe, sur le bord du chemin. Je me sens bien. La sourcière se penche vers moi en souriant. Elle me tend un gobelet blanc dont la matière m'est inconnue. Je me redresse pour le saisir et bois sans hésitation l'eau d'une pureté et d'un goût inouïes. La vieille femme, en silence, m'invite à m'allonger, je ferme les yeux. Je respire lentement. Je somnole, apaisé.

Quand je me redresse, l'air est limpide. La lumière de l'après-midi commence à rosir les sommets entièrement dégagés. Une légère brise faire vibrer les branches des mélèzes, et dans le bruit du vent se distingue le chant délicat d'un ruisseau. Je m'approche, m'accroupis pour voir entre deux berges de mousse couler un filet d'eau. C'est une source, protégée par une lourde pierre. Je goûte l'eau, plus fraîche, mais exactement du même goût que celle du gobelet. Ai-je rêvé ? Suis-je ensorcelé ? Où est la sourcière ?

En descendant vers le village d'un pas léger, ma gourde remplie, ces questions n'ont plus d'importance. Deux certitudes, je suis devenu sourcier, un sourcier affamé !"



(https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lapprenti-sourcier-6 )





5 commentaires


Colette Kahn
Colette Kahn
20 nov. 2023

Je me souviens de ce texte, Randolph, mais j'y découvre de nouvelles pépites !

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Membre inconnu
12 nov. 2023

Un texte super Randolph, dommage de ne plus avoir Short.

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Membre inconnu
12 nov. 2023

Moi aussi, je me rappelle très bien de ce texte... jusqu'à la vigule 😉ou au point près ( mon bâton inerte sous le bras,.) 😂 mais le relire plus d'un an après fait du bien; et dans la bande image disney, un petit clin d'oeil à nos amis du Pas de Calais inondé et à Moise et la Mer rouge ... il faut toujours revenir aux sources, n'est-ce pas monsieur le sourcier! bon appétit... à tous nos amis et à toi, puisque c'est l'heure! Et merci, c'est une bonne idée de remettre nos bons vieux textes!

Modifié
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Fournier Viviane
Fournier Viviane
12 nov. 2023

j'adore, Randolph ... mercii...c'est aussi un rien d'enfance ...ça me fascinait, cette histoire et c'est trop doux au coeur et à la mémoire !❤️

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Fredoladouleur
Fredoladouleur
12 nov. 2023

Je me rappelle très bien ce texte. Un texte où chaque mot est puisé à la source même de l'inspiration ! C'est un véritable plaisir de le re-découvrir, Randolph ! Comme quoi le bonheur, ce n'est pas sorcier ! ^^

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