" Siffle le vent, passe le temps et Niels t'attend ! "
- Ginette Flora Amouma

- 11 déc. 2025
- 6 min de lecture

Le feu crépitait dans la cheminée en éclairant l’humble pièce de son faisceau d’arabesques rouge orange. Son pinceau hérissé de flammèches enduites de pigments vermillon dansait sur les murs. Un ballet langoureux, enveloppant, glissait ses entrechats dans l’espace racorni qui semblait s’ouvrir à de plus larges échappés.
Les cabrioles se pliaient sur les murs où le bois de l’épicéa obstruait les minces espaces laissés à l’entrée des sifflements d’un vent qui renâclait de ne pouvoir pénétrer l’intimité de la chaumière.
Certains rondins étaient tendus de toiles naïves. On pouvait deviner que des mains d’enfant avaient tenu à peindre leur imaginaire peuplé de traîneaux et de sapins verts. Les jetés de l’âtre suspendaient leurs torches sur les poutres apparentes et le plafond était comme habité par l’ardeur de la danse.
Ce soir-là, Cyril avait déposé une enveloppe sous un des sapins qu’il avait patiemment dessiné sur une toile. C’était sa lettre de vœux. De sa première écriture régulière, il s’était appliqué à raconter qu’il se rendait à son école à pied par tous les temps et qu’il aurait bien aimé changer son quotidien. Est-ce qu’un traîneau ou une charrette tirée par un âne ou un mulet pouvait lui être accordé ? Cyril reconnaissait la singularité de sa requête mais il plaida sa cause en insistant sur le fait que la charrette pouvait être utilisée aussi par sa mère qui s’organisait comme elle pouvait pour gérer la vie des petits derniers de la famille. Sa demande ne mentionnait rien d’autre, ni bonbons ni jouets. Il ajouta quand même à la fin de sa lettre qu’il aurait bien aimé offrir une peluche pour Lili, la dernière née.
Ce qu’il n’avait pas osé avouer, c’est qu’il aurait voulu aussi un animal doux et caressant que la famille aurait adopté. Pouvait-il croire aux miracles et aux effets surprenants des jours où apparaissent les créatures des légendes et des contes de fées ?
La nuit était froide, le ciel d’un bleu roi piqueté de lucioles. Des scintillements tremblaient dans l’immensité. Il croisa des bergers empressés qui rentraient leurs troupeaux de moutons. Il ne fut pas étonné quand il entendit un éclair zébrer la cime des arbres. Ce n’était pas un sentier ordinaire qu’il empruntait. C’était un jour particulier. On racontait à l’école qu’un vieil homme à la barbe blanche allait visiter les enfants et leur donner quelques fruits et du pain d’épices. Mais ce personnage était suivi par le grand méchant Hans Trapp, qui restait en arrière pour débusquer les enfants qui n’avaient pas été sages et leur donner des oignons, des pommes de terre et du charbon. St Nicolas voyageait sur son âne car c’était lui le mystérieux visiteur des jours de décembre et les enfants avaient coutume de préparer du foin et des carottes pour l’âne. Cyril avait des carottes dans ses poches. Il pensait les avoir prises dans les paniers de la cuisine sans éveiller les soupçons de sa mère qui avait des antennes et n’était sûrement pas dupe. Cyril avait un souhait enfoui dans son cœur quand il venait auprès du sapin.
Il y avait une fois dans sa vie d'enfant où il s’était perdu et qu’il s’était appuyé sur le tronc rêche et avenant d’un sapin. Il s’était rendu compte que l’arbre l’observait. Des aiguilles luisaient, la neige s’enguirlandait autour des pointes, bondissait, glissait, fondait, déboulait comme des boules phosphorescentes. Ce fut pour lui une illumination. On racontait au village qu’un homme avait eu, en des temps anciens, la vision sidérante d’une branche de sapin lumineuse et qu’il l’avait emportée chez lui pour éclairer sa modeste chaumière. La tradition avait pris le pli d’honorer le sapin pour la grande joie qu’il avait su offrir à un bûcheron solitaire.
Cyril s’était souvenu du récit et avait décidé d’entrer dans la vie du sapin qui semblait le toiser du haut de sa taille que Cyril n’avait pas trouvée imposante. Ce n’était pas un grand sapin mais c’était son sapin, un sapin qui n’avait pas fini sa croissance. De ce jour, Cyril décida de l’accompagner dans sa lente croissance vers les hauteurs. Chaque année, vers la même période, Cyril le trouvait grandi. Il le visitait pour en avoir le cœur net. Allait-il toujours grandir, quelle serait sa taille et arriverait-il un moment où il ne verrait plus le sommet de l’arbre aux branches couvertes d’aiguilles ?
« Fais un vœu ! » lui souffla Niels qui passait avec sa sacoche remplie de curiosités.
Cyril aimait bien Niels sans savoir qui il était et pourquoi il apparaissait quand lui-même s’enfonçait dans les bois au mépris de toutes les consignes de prudence que sa mère lui avait dispensées.
– Ne t’aventure jamais trop loin ni trop seul. Si tu te perds ou si tu t’aperçois que tu ne retrouves plus ton chemin, crie très fort la formule magique :
« Siffle le vent, passe le temps et Niels t’attend ! »
Niels avait pris l’habitude d’apparaitre à tout moment, même quand Cyril n’avait pas de souci d’orientation. Ils apprirent à se connaître. Niels s’était aperçu que Cyril monologuait avec un être qui lui parlait à mi-voix quand il se posait mille questions sans avoir jamais de réponse.
La forêt s’obscurcissait, les sapins formaient un barrage dense et opaque. Ils se serraient les uns contre les autres, c’était une galerie d’épicéas qui s’ouvraient sur des sentiers enfiévrés de lueurs blafardes.
Les arbres avaient grandi, c’était de hautes silhouettes qui de loin apparaissaient comme des géants mais qui de près, révélaient leur vraie nature. Cyril savait qu’il reconnaîtrait le sien, il suivait sa boussole, son instinct le guidait. Il le savait car son sapin portait les marques de son passage. Année après année, il avait creusé un œil dans l’écorce, avec au cœur l’espoir que le sapin le verrait et l’appellerait.
Il entendit un grelot, il crut entendre une voix, non pas un sanglot mais un cri, un sifflement. Il ne pouvait pas se tromper, il suivit les signes qu’il interpréta comme des mains tendues vers lui pour l’entraîner.

Le sapin était bien à sa place mais si grand que Cyril en eut le souffle coupé.
– Mais comment vais-je te décorer ? Mon rêve depuis que je te connais, c’est de te parer de toutes les beautés de la terre, de toutes les offrandes contenues dans mes vœux, d’accrocher sur tes branches les oranges, les pommes que St Nicolas m’a données pour prix de ma bonne conduite et pour mes bonnes notes à l’école.
A ce moment, Niels apparut. Le petit génie sautillait, tout émoustillé par les paroles qu’il allait proférer :
– Tu sais ... Ton souhait vient d’être entendu. Si, si, mais oui, tout ce que tu penses est recueilli, soupesé, engrangé dans la vaste mémoire de Christkindel, la fée qui alerte de sa venue en faisant tinter son grelot.
– J’ai cru entendre un grelot avant de venir ici.
– Alors elle t’a entendu. Elle sait ce à quoi à tu penses.
Cyril s’approcha du sapin. A ce moment, un râle rauque et sauvage s’éleva dans la grisaille alentour où s’était coagulée la forme massive des résineux.
– C’est Hans Trapp, la bête sauvage, celle qui punit, qui frappe, qui maudit et agresse. Fuyons !
Mais Cyril était fasciné par le sapin. Il s’exclama :
– Non ! Je n’ai pas peur. Je n’ai rien fait qui puisse déranger qui que ce soit. Il ne peut rien contre moi.
– Il va dire que tu es un monstre de malignité !
– Où est le mal ? Où est le bien ? C’est à la façon dont tu te penches vers la lumière que tu vois où est le bien, où est le mal, où est le troisième rocher, la troisième force, celle que j’ai choisie c’est à dire d’être moi-même. Je suis si bien près de mon sapin, je voudrais pouvoir le décorer pour lui montrer ma joie d’être près de lui mais je ne ferai rien qui lui fasse de mal. C’est cela la vérité. Ne rien faire qui puisse blesser celui en qui tu crois.
– Eh bien ! Voilà une déclaration qui va faire fuir Hans Trapp ! Il n’a rien à opposer à ta vérité !
Hans Trapp ne put s’approcher de Cyril et de son sapin. Niels veillait au grain. Il s‘était muni d’un gourdin et de quelque pavés. Le traîneau de St Nicolas s’arrêta devant Cyril :
– J’ai lu ta lettre. Tu as pensé à améliorer la vie de ceux avec qui tu vis. Tu n’as rien demandé pour toi. Tu as compris qu’il ne s’agit pas de demander des bonbons et des jouets pour les fêtes. Pour se sentir comblé, il suffit de voir la joie de ceux que tu aimes. J’ai laissé une peluche pour ta petite sœur. Et j’ai donné des gâteaux pour ta mère pour que vos soirées de décembre soient les plus belles possibles.
St Nicolas disparut. Lorsque Cyril se retourna pour signer sur l’écorce du sapin, il n’en crut pas ses yeux. Le sapin resplendissait, brillait de toutes les décorations, breloques, bogues et pommes de pin, guirlandes de neige, fleurs de poinsettia, hellébores et roses. La cime de l’arbre se dégageait grâce à l’étoile qui brillait à son sommet.
Niels lui dit :
– La fée Christkindel a une baguette magique. Elle a tout transformé ! C’est elle qui fait des miracles.

Ginette Flora
Décembre 2025




Noël comme on l'aimerait. Une famille unie l'amour partagé et pourquoi pas un magicien et une douce fée. Merci Ginette pour cette douce évocation !
Magnifique de tes mots, de tes idées, de cet univers en magie ❤️