Où sont les neiges d'antan ?
- Ginette Flora Amouma

- il y a 20 heures
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« En ce joli plaisant doux mois de Mai, soyez donc contents, joyeux et amusez-vous. Tous amoureux puisque Mai est venu. De toutes vos douleurs désormais détachez-vous en. Chantez, jouez tout un chacun, grands et petits ! »
Emeline et Théophile avaient choisi de jouer les troubadours d’une troupe théâtrale, elle récitant des poésies du temps jadis qu’elle avait rafraîchies et lui, reprenant à la mandole de vieux airs de « fin amor », un chant courtois qui faisait resplendir les visages en ce jour de fête médiévale à Provins. Les foires étaient de hauts lieux d’échanges commerciaux et de convivialité quand les marchands venus de toute l’Europe proposaient leurs produits soignés et précieux. Passionnés de reconstitution historique, ils avaient choisi d’être les amuseurs du monde. Leur répertoire puisé chez les artistes du Moyen-âge, s’adaptait à toutes les circonstances que des bains de foule et des représentations improvisées leur inspiraient pour le plus grand bien des visiteurs. Les concerts qu’ils donnaient à chaque coin de rue pavée rameutaient moult gens pressés de s’adonner aux joutes artistiques, certains fort impressionnés de prêter leur voix à quelques personnages sortis du temps des cathédrales.
Les charpentiers et les maçons, outils en main, continuaient de fignoler la gigantesque fresque envahie de tréteaux et de cahutes, chacun tout heureux de montrer leur savoir-faire et criaient à tout venant : « Bienvaigniez ! Soyez les bienvenus ! »
Tous costumés de chainse et de bliauds, de cottes et de bonnets, pèlerine ou tunique, les flâneurs les suivaient sans se rendre compte qu’ils devenaient les figurants des pièces et scénettes qu’ils agrémentaient à leur insu de leur charmogne spontanée. Ils agissaient comme un tempo synchronisé aux numéros de jonglerie, d’équilibristes et même de contorsionnistes quand ils ne se retrouvaient pas coincés dans leurs propres pitreries.
« Or, menez joyeux, soyez heureux ! »
Sur le devant de la scène se jouait l’ultime séquence de la pièce que les comédiens rejouaient sans se lasser.
Sigismond le réalisateur avait monté la vie de Villon en deux ou trois scènes cultes que sa troupe pouvait jouer au pied levé ou à la demande selon le plaisir de l’instant. Avec le concours de Théophile et d’Emeline pour lancer l’ouverture et la finale du drame, la scène de la cellule où Villon était emprisonné, provoquait un attroupement bruyant. On connaissait la suite, le roi allait passer pour gracier le poète. Edwin jouait le rôle de Villon dans une cellule qui rendait bien l’atmosphère occulte des oubliettes des châteaux du Moyen-âge. Le clou du spectacle, les musards l’attendaient dans une surexcitation vite ressentie par toute la populace alentour. Des chevaux hennissaient, une cavalcade ruait sur les pavés où des saxifrages mordaient les interstices et ne perdaient rien du raout. Les chevaux étaient couverts de harnais dorés et de cocardes. Eudes, qui jouait le rôle du roi, entrait dans la geôle :
– Vos dons exceptionnels, votre destin font que ce jour, je me dois de vous gracier par usage reconnu et de vous délivrer ainsi de votre cachot. Vous êtes libre, clerc Villon.
La dernière scène montrait Edwin et Sigismond se fendre d’une révérence et quitter la scène. Pour la circonstance, la petite pièce attenante servait de loges et de base de retouche. Pendant que les spectateurs applaudissaient, que les chevaux repartaient en trombe au milieu des vivats de la foule ébaubie et contentée, Emeline et Théophile entreprirent de ranger la pièce, d’en démonter les tréteaux et de préparer la prochaine séquence. Emeline entassait les accessoires dans les malles quand elle se figea :
– Regarde !
Ses ongles labouraient l’épaule de Théophile.
Un homme vêtu de hardes, que cachait à demi un mantel élimé, les fixait si ouvertement qu’Emeline avait senti un fleuret perforer le bas de sa nuque. L’homme regardait partout, lorgnait les étals puis revenait poser son regard sur eux. Soudain, il fit claquer son surcot et disparut.
Emeline tentait de convaincre Théophile :
– Si je te dis que je viens de voir Villon, tu me brûlerais comme la vilaine hérétique que je suis !
– Encore deux jours à tenir, princesse et après on remballe sinon les médiévales vont nous monter à la tête !
Aux représentations suivantes, Emeline ne cessa de scruter les badauds. Le plateau de scène était plus animé. On jouait la saynète de la taverne de la pomme de pin, le bistrot où Villon et ses potaches avaient coutume de se réunir pour s’y choper le mal de cabaret. C’était le sketch le plus convoité, le tout Provins s’y côtoyait avec aisance, tous contents d’exhiber le costume que chacun avait pris soin de réaliser, la plus authentique chainse, les cotillons, les chausses, aucun détail n’était oublié. La coiffe rivalisait d’audace et de réalisme. La cervoise se vidait à même la cruche. Le clou de la scène, c’était de voir les convives et les consommateurs jouer les figurants avec aisance. Pour rien au monde, les visiteurs ne manqueraient le tableau de la taverne qui avait été entièrement reconstituée à l’identique. La gouaille des gens qui consommaient au milieu d’un essaim de jeunes étudiants et de jeunes clercs pas encore à la botte de Dieu mais jouissant des derniers jours du profane, donnaient au lieu un goût d’anathème et d’opprobre. Pour quelques deniers, on s’acoquinait avec les maraudeurs, on se remplissait la panse d’hypocras et de poularde.
Accoudé aux comptoirs où des pichets de cervoise et de vin nouveau circulaient, l’homme tenait une chope.
Le rôle d’Emeline consistait à passer entre les tables et à déclamer quelques vers pour éconduire la chicheface :
– Qui suis-je, si je ne suis le fils des anges, suis sans doute un extrait des fées !
Théophile grattait son luth sauvage, meublait les entractes. La scène était soutenue par une intrigue dramatique. Quelques témoins avaient aperçu le poète frappé par les avis de bannissement, au moment où il avait obtenu deux jours pour faire ses adieux et quitter le territoire.
Emeline poussa Théophile du coude :
– C’est lui, regarde !
Cette fois, Théophile, pris au dépourvu, réagit machinalement. Il y avait bien un homme vêtu de hardes qui se fondait parfaitement dans le décor. On se demandait où était passé Edwin. Théophile ne put s’empêcher d’afficher un air médusé. Il n’eut pas le temps de se poser des questions.
La porte de la taverne s’ouvrit à toute volée livrant le passage à des gardes de foire, suivis de leurs sergents. Ils regardaient de tous côtés. Le spectacle se terminait par une danse. Émeline entraîna les représentants de la loi dans une ronde étourdissante. Théophile s’occupa de passer et repasser devant les regards inquisiteurs du prévôt. Les attablés frappaient des mains car Emeline chantait les vers d’un certain Guillaume de Machaut. Elle détourna l’attention des gardiens de la paix et tenta de les apazimer :
– Mais qu’est-ce que vous cherchez ?
– On a signalé la présence d’un repris de justice et de quelques hérétiques.
– Hérétiques à quoi ?
– A la bonne marche de la foire de Provins.
– Tout va bien, Messires. Venez prendre bonne chère et bon vin et rien ne viendra ternir votre mission.
Théophile comprit le message et se mit à frictionner sa mandole qui surprise, sortit un son langoureux d’instrument malmené. Emeline lança de vieilles galéjades, des farces encore bien conservées dans les soupentes de la taverne.
François Villon avait réussi à s’éclipser. Perplexe, il se disait qu’il ne pourrait jamais revenir en France. Banni, il l’était pour toujours, même à travers les siècles, on le pistait encore.
« En mon pays, suis en terre lointaine ! »
Et comme les temps avaient changé depuis son dernier voyage ! Les gens portaient d’étranges bracelets à leurs poignets et parfois sortaient de leur gousset un engin noir qu’ils collaient aux oreilles pour bagouler.
Il préféra retourner d’où il venait, obscurcissant davantage le mystère de sa disparition.
Notes :
François Villon dont on ne connaît pas précisément la date de naissance, avait 31 ans quand il fut banni et interdit de séjour suite à ses nombreuses incartades. Amnistié, gracié puis emprisonné, le roi ne put rien faire pour lui quand il fut incarcéré pour avoir commis une autre ignominie. Il fut banni pour une dizaine d’années, les chapelains, les nobliaux et les rois ne pouvant plus supporter ses « maints bouillons ».
Un critique littéraire s’étonna qu’on n’entende plus parler de lui, Villon aimait écrire. Et parce qu’on ne reparla plus de lui, on supposa que la mort l’avait emporté quelque part dans les brumes de l’Angleterre.

Mise à jour
Mai 2022-Mai 2026 / Ginette Flora



Magnifique, j'ai adoré Ginette ...un superbe voyage en Hier avec une page étincelante ..bravo à toi !❤️
Dans l’ambiance joyeuse et festive d’une reconstitution médiévale à Provins, où la poésie, la musique et le théâtre s’entrelacent pour faire revivre François Villon et son époque, il semblerait bien que nos deux troubadours, Emeline et Théophile, soient attrapés à leur propre "jeu" ! Mets-nous dans le secret, Chère Ginette ! Est-ce un rêve, la réalité ou de l'IA ? ^^ De te souhaiter une très belle journée ! ^^