Les escales sylvestres - Le crabe de cocotier
- Ginette Flora Amouma

- il y a 1 jour
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Il pensait qu’un rivage bordé de cocotiers lui rendrait le sens de ses errances. L’alignement des palmiers au delà de la digue le ramena à des préoccupations immédiates. Il s’était abîmé à vouloir creuser le sable jusqu’à toucher les algues et d’étranges espèces d’animalcules. Le marchand ambulant lui présenta à même la coque, le jus d’un fruit aussi lourd qu’une noix de coco. Il se désaltéra de la liqueur pourpre d’une pastèque tandis que les premières lueurs rouges et roses d’un crépuscule amorçaient leur descente dans le tapage des flots. Le front de mer n’était plus que rugissements. Les vagues se fracassaient sur les rochers. Le danger était bien réel. L’eau salée pénétrait dans les racines, érodait les souches profondes des gaines superposées formant la longue silhouette de la plante qui n’était pas un arbre. Ses cousins, les palmiers se penchaient, leurs stipes fléchissaient au-dessus des vagues et le bruissement alarmé de leurs palmes n’était qu’un long cri de détresse jeté aux monstres de la mer qui avalait chaque trace d’une vie enregistrée.
Il entendit soudain des rires enlevés par le bruitage des vagues. Un groupe d’enfants arrivait comme si des plaisanteries avaient été échangées et que les uns et les autres attendaient de répliquer. Ils entourèrent ce qu’ils pouvaient du dos de la plante, bondirent sur les gaines et grimpèrent hardiment sur le stipe bien incliné, lui-même inquiet de se voir érodé par une invasion presque chronique d’un jeu mimant une chasse aux fruits, organisée par les enfants pour atteindre les palmes supérieures, là où se nichent les véritables joies de l’enfance.
Et l’on criait, on jappait. Les chiens s’étaient mis de la partie, ils répétaient ce que faisaient leurs jeunes maîtres. Ils se hissaient le long du cylindre formé par des gaines de feuilles anciennes crissant et gondolant sous l’attache coriace des liens qui les enserraient. C’étaient des plantes, c’étaient des feuilles racornies, conservées comme des parchemins et enroulées par bouts sphériques, de plus en plus serrés pour leur donner une solidité pérenne, ce n’étaient pas des arbres ni des arbustes, c’étaient les tissus de l’âme, cousus dans du végétal.
Les palmiers comme les cocotiers portent toutes les feuilles séchées enroulées autour d’elles-mêmes, juxtaposées par couches successives clairement pianotées par des pistes de reconnaissance. Le cocotier est à lui seul un tableau vibrant. Il conserve les feuilles, les range en formes sphériques, les isole.
Patrick remarqua les lignes qui séparaient les feuilles des plus anciennes, chaque vécu se superposant, chaque temps qui s’est incrusté, le tic-tac des jours, le cumul des nuits et parce que le bourgeon fonctionne en continu, en fabriquant des feuilles et parce qu’il est le seul à les fabriquer, il est de ce fait invincible.
Il se mêla aux enfants, le passé et le présent s’enlacèrent pour une valse. Des concerts, on en donnait dans les salons mais il aimait davantage les escapades qu’il faisait sur la promenade avec pour bagage des recommandations selon lesquelles il n’était pas conseillé de s’approcher de la bande rocailleuse fouettée le plus souvent par la violence marine. La digue était le seul rempart sur lequel il pouvait s’appuyer, les pierres au bas de la berge étaient maudites. Le mot sifflait encore dans ses oreilles, personne ne s’expliquait davantage. Le chic de la conversation des grands, c’était de lancer un mot cabalistique puis de s’en retourner converser en longs conciliabules. Le mystère restait sans être résolu et parce qu’il n’était pas solutionné, il demeurait pour empoisonner les générations suivantes.

Cette nuit-là, une ombre d’un mètre de long, repoussa les enceintes de l’obscurité, trouva sa proie et grimpa avec une agilité démoniaque sur le cocotier en se servant de ses grosses pinces, en fendant les gaines, en avançant comme téléguidé par un robot mais le monstre, c’était lui, un animal hideux, comme il n’en vient que de temps en temps pour dénaturer une peuplade assise sur ses fondations.
Le monstre avait faim de noix de coco, il en était friand, plus il en arrachait, plus il en voulait, jamais rassasié, il partait à la conquête de tous ceux qui en possédaient.
Ce fut un carnage, on ne retrouva plus rien des noix de coco sur les cocotiers, tous les fruits gisaient sur le sol, éventrés et suintant d’une hideuse chair mordue et recrachée, engloutie et postillonnée. On parlait de la bête comme d’une espèce rare, une déformation de la nature et qui, en se cherchant une place, avait échoué sur le rivage. Par quels moyens de circulation, se demandait-on en scrutant l’horizon comme si le mal ne pouvait venir que de l’autre côté de la bande limite orange du crépuscule, comme si la traversée d’un vaisseau fantôme venait rappeler les accords ratifiés par des souverains d’une époque révolue.
La nuit, ses yeux et son dos se mettaient à luire comme des fanaux. Il avançait en éclaireur, repérant les points fragiles, libérant les issues obstruées, préparant les couloirs où devaient passer ses acolytes.
Patrick avait rejoint le responsable du territoire. Les agents de nettoyage avaient signalé l’effarant massacre des noix de cocos, coques ouvertes comme détruites à la machette, bourre extraite jusqu’à l’apparition de la noix qui semblait avoir été brisée à coups de burin. La chair nacrée n’existait plus, écrasée et goulûment avalée par mastication et broyage. Des filets de jus témoignaient de la méticuleuse ingestion qui en avait résulté.
L’attroupement autour des cocotiers inquiéta les badauds. Patrick avisa le principal responsable des lieux.
– Auriez-vous déjà quelques éléments de ce qui se passe ?
– Non pas encore. Nous avons demandé à un botaniste de nous rejoindre.
Le responsable était perplexe et passait en revue les cocotiers dénudés de leurs fruits. Il palpait le stipe, passait sa main sur les gaines, remontait le flanc de la plante. Des fissures laissées par les griffes effilées suintaient. Une coulée de gouttes brunes salivait pour humidifier la main qui les recueillait.
Augustin Cirius se présenta avec ses outils. Il jugea l’étendue de la frappe.
– Quel animal est capable de commettre un tel désastre ? Il faudrait une rangée de gaillards coriaces pour abattre une telle besogne.
Le responsable affichait ouvertement sa perplexité et son désarroi.
Augustin Cirius prit le temps de tout examiner et de photographier l’espace où s’était produit l’incident. Il prenait plusieurs vues des cocotiers ébranlés, plus éplorés que jamais. Autour de lui, le spectacle des carcasses sectionnées le rendirent nerveux. Après plusieurs moments de réflexion, Augustin fut à même de dire quelques mots.
– J’envoie les images au laboratoire. On en saura davantage avec l’analyse des traces laissées sur les coques mais j’ai déjà quelques indices. Il s’agit d’un crabe.
– Un crabe ?
– Pas n’importe quel crabe. Il s’agit du crabe de cocotier, le pagure larron, le plus grand crustacé terrestre surnommé le brigand. Il s’alimente la nuit et il est considéré comme une déviance de la nature, on le dit hybride. Ce crabe est énorme, il peut atteindre un mètre, il a une physiologie particulière avec des pinces qui sont de véritables hachoirs. Ces robots naturalisés sont volumineux, ils grimpent aux arbres et aiment dévorer des fruits comme les noix de cocos, les bananes et les papayes. Ils ont dix pattes d’où leur vélocité et ils peuvent trancher un régime complet de bananes. Ils ont une durée de vie de trente ans.
Le botaniste énonça la dernière particularité comme une sentence qui sonne le glas à de possibles aventuriers qui croient pouvoir décimer l’espèce en quelques coups de chasse à la chair de crabe.
Le crabe avait choisi son terrain comme s’il avait évalué ses possibilités. Il avait balisé sa piste, profité des enseignements des faussaires qui avaient tâté le sol litigieux et ouvert le fossé de façon chirurgicale où ils avaient entreposé les matériaux de leurs acolytes.
Patrick revoyait le schéma de l’immonde simulacre de diversion pour lequel il avait servi de spécimen crédule. Le crabe l’avait mené là où il le souhaitait. Le choix des cocotiers était étudié avec soin. Il fallait cibler sur les plants les plus fatigués, déjà pliés par des années de secrets gardés dans les palmes qui jaunissaient, asphyxiées par des émanations irrespirables. Les rumeurs gagnaient du terrain, la technique d’une culture de plantes exotiques avait ses adeptes et ses détracteurs. Patrick se souvenait des longs cris de révolte de ceux qui étaient injustement privés de leur parcelle d’un terroir et qui rôdaient le long du rivage en se demandant avec le vent qui leur chiffonnait le visage ce qu’ils avaient pu faire pour être écartés.

Le crabe choisissait l’heure de l’attaque. Il devait partir, le front de mer était une fois de plus sollicité. Le décès d’un des artisans d’une nouvelle espèce de cocotiers relançait l’aventure qui avait débuté quelques siècles auparavant. Les noix de coco avaient mûri mais les esprits impuissants subissaient l’emprise de quelques maraudeurs avides de s’attribuer toute la réserve de racines fructifiées pendant des années de labeur par des exploitants qui prospéraient pour laisser une trace de leur existence.
« Tu ne sais pas combien j’ai langui de pouvoir enfin accéder au code du sésame que tu conserves dans tes racines. On parlait de générations futures à préserver. On parlait de thésauriser, pour rappeler à ceux qui restaient qu’ils avaient beaucoup marché. On parlait de la beauté des crépuscules rouges quand la mer se calmait pour laisser passer les chaudes caresses de ses nymphes, les néréides se réveillaient et désiraient accompagner le couchant. C’était l’heure des étreintes. Cette volupté, elle chavire aussi dans le lait de la noix de coco. Ta chair recèle tous les bienfaits, on en fait du lait comme on en fait des breuvages dont on n’oublie plus le goût. Une noix aux mille conversions. Les vraies. C’est toi qui les portes. Ils viennent tous boire à ton outre gonflée. »
Patrick s’assit sur le stipe voûté d’un cocotier compatissant. Il ne se retenait plus. Il avait besoin de se confier et son monologue l’apaisait.
C’était une plante sauvage qui depuis longtemps attendait aussi de savoir à qui on la destinait. Elle avait vu passer des propriétaires et leurs descendants. Elle avait été le témoin de leurs querelles quand l’angélus sonnait l’heure vespérale et qu’on entendait corner au loin un navire, l’ancien et le nouveau se confrontaient encore sur les rochers noirs de la rade en colère.
La colère n’était pas tombée.
En allant chercher les rendements de sa part d’une survivance annoncée, Patrick avait découvert le terrible carnage, la rafle préméditée, le vide absolu dans les malles de la palmeraie comme si le front de mer avait été décimé. Le chancre avait pénétré le bourgeon, le virus était une espèce à part qui ne comprenait que la domination et qui n’agissait que pour gagner davantage d’omnipotence. Le crabe, c’était aussi une machine qui ne vivait que de glabre et d’enrichissement frauduleux par le truchement de rapines, de pillages et d’actes d’escroquerie. Le crabe connaissait les pistes d’encerclement, les manœuvres de contournement des normes établies et Patrick n’avait pas vu venir le lent déclin puis le féroce torpilleur qui avait coulé son navire.
« Le pire avenir, c’est celui-là. C’est qu’une mauvaise bactérie est entrée dans ton bourgeon et te condamne. Il n’y aura plus « d’été invincible ».

© Photos personnelles
Ginette Flora
Mars 2026



Magnifique, j'ai adoré, Ginette, merciiii
"Il se mêla aux enfants, le passé et le présent s’enlacèrent pour une valse."❤️