Le pont 5
- Ginette Flora Amouma

- 7 nov. 2025
- 4 min de lecture

Jérôme était monté sur le pont 5 à l’heure où les passagers étaient conviés pour contempler les lumières des côtes dans une nuit sans étoiles.
La mer se soulevait par brèves ondulations veloutées. Que cherchaient les quelques passagers intrigués accoudés au bastingage, le cou tendu, les épaules rentrées ? Ils essayaient de lorgner les réverbères de la terre. Les couleurs artificielles intenses formaient des frises d’entrelacs où les spots lumineux dessinaient les limites des rivieras. Des tours lançaient des arabesques de lucioles que des néons postillonnaient dans le ciel.
Jérôme considéra longtemps les cordons entortillés aux bollards d’amarrage en bordure de quai où diverses embarcations ballottaient sous le jeu lent et précieux d’une océanide.
Il scruta la nuit pleine d’une sombre beauté sans rides. Il aurait voulu voir l’agrafe d’un astre, le signe annonciateur d’une intelligence douée d’émotion et de vibrations. Il n’y avait rien qu’un lourd couvercle d’ébène.
– Les lumières sont trop vives.
Jérôme se retourna. Un passager venait de s’accouder au bastingage et semblait amorcer une conversation.
– Et la nuit est noire, sans étoiles, dit Jérôme.
– C’est justement à cause des lumières de la ville qui affaiblissent la lueur des étoiles. Elles s’éteignent et sont vite éclipsées par les nouveaux lampadaires.
Jérôme resta prostré pendant quelques minutes. On n’entendait plus que le clapotis de la mer ombrageuse et mauve où par endroits des faisceaux dorés se glissaient entre deux spirales de vagues.
Il ne comprit pas comment il se retrouva à raconter à un inconnu, ce qu’il n’avait jamais dit à quiconque.
– Il y a très longtemps, le ciel n’était pas aussi fermé. J’étais un jeune soldat de la section des interventions rapides sur terrain occupé. C’était mon tour de garde. Je devais assurer la première partie de la surveillance de mon poste de combat dans cette région quasi désertique où le serpent et le scorpion étaient aussi les pires ennemis. Je marchai de long en large, avec mon fusil sur l’épaule, prêt à me positionner au premier bruit suspect.
C’est un moment fastidieux et la seule occupation qui me tenait éveillé était justement de converser avec les étoiles car le ciel était rempli d’étoiles, de lumignons, de petits points scintillants. Il m’arrivait parfois de les compter. Le ciel n’était pas noir. Il était bleu foncé, de ce bleu qu’on appelle bleu de Prusse. Il m’arrivait d’en reconnaître certaines car j’avais pris l’habitude de les repérer, certaines avaient un pas de danse particulier.
Un soir, je faillis m’endormir non pas d’un sommeil total, lourd qui m’aurait valu un blâme de la part de mes supérieurs mais je dormis dans le creux matelassé d’un rêve. On m’y avait emmené.
– Ne m’oublie pas.
Je dégainai aussitôt, mon fusil en position de tir, ma baïonnette prête à l’emploi. Je regardai autour de moi, je scrutai la nuit. Je ne vis rien mais la voix reprit :
– Ne m’oublie pas.
La voix venait du ciel et c’est alors que je la vis l’étoile, une nouvelle, arrêtée au-dessus de moi et qui étincelait, m’irradiant de sa radieuse lueur nacrée.
J’ai longtemps pensé que j’avais rêvé, que mes veilles avaient émoustillé mes sens mais le lendemain soir, la voix reprit au-dessus de moi :
– Ne m’oublie pas.
Cette fois, j’étais bien éveillé, bien droit dans mes Rangers de soldat en treillis militaire de combat. Il se passa quelque chose d’inhabituel.
Je conversai avec l’étoile. Que nous sommes-nous racontés ? Qu’avons-nous dit pour que je me souvienne seulement du ruissèlement de ses sanglots ? Il n’y avait pas que des longues larmes diamantées qui perlaient par rinceaux hors de la nuit, hors du temps. Elle finissait toujours ses phrases par « Ne m’oublie pas. »
Mon tour de garde dans cette étrange vallée de la mort fut le plus énigmatique parcours de ma vie de soldat. Je devais veiller sur une étoile qui semblait m’attendre en haut. Je nous occupai de mon mieux en lui racontant ma vie. La précarité de mon existence ne semblait pas l’émouvoir, elle me parlait comme si elle voyait mon avenir et que dans une tranchée future, elle savait ce qui allait m’arriver. Je me laissai embarquer dans sa voie lactée. D’elle, elle ne me dit rien et mes quinze années de service s’achevèrent.
Je l’oubliai.

Je dus me réinsérer dans la société en me cherchant une nouvelle activité. Je devins un homme complètement rangé avec femme et enfants sans m’apercevoir que celle que j’avais épousée souffrait d’un mal insidieux qui se mit à se développer et lui causer d’effroyables tortures. Perdre sa vie est une chose mais perdre ceux qu’on aime et voir le vide qui se fait autour de soi est une situation intenable. Elle croyait à des pensées qui n’ont plus aucune espèce d’importance de nos jours. Pour elle, elles en avaient. C’était sa façon, disait-elle, d’exister au milieu d’un parterre fleuri de plantes sauvages et hardies. Elle perdit jusqu’à son nom et c’est ce qui précipita la fin. Je la perdis.
Le passager avait tout écouté avec une grande attention. Sa voix contenait une réelle émotion quand il dit :
– Et vous vous demandez maintenant si ce n’était pas elle, l’étoile qui vous prédisait déjà de ne pas l’oublier ?
Jérôme acquiesça du regard.
– Depuis je ne cesse de me poser cette question. J’ai entrepris cette croisière pour me retrouver près de ce ciel. Mais vous voyez, on a chassé les étoiles de la voûte céleste. Même là-haut, mon étoile n’a pas trouvé sa place et je la cherche. Je viens dès que le soir tombe près du ciel noir et j’écoute. Entendrai-je sa voix ?
Le passager lui répondit :
– Il faut espérer. C’est toute la beauté de la vie.
Jérôme continua de revenir sur le pont 5. Le dernier soir, il tourna le dos au ciel et à la mer pour retourner dans sa cabine. Les préparatifs du débarquement allaient l’occuper. Il allait quitter le pont quand il entendit nettement derrière lui :
– Ne m’oublie pas.
En se retournant trop vivement, il heurta un ciel déchiré où s’était glissée une petite étoile qui l’observait.

Novembre 2025




Un texte très émouvant qui parle à chacun d'entre nous. Souhaitons à Jérôme d'avoir toujours des étoiles plein les yeux... ⭐⭐⭐⭐. Bon W.E. chère Ginette !
La nuit, à regarder le ciel, combien d'étoiles en place d'êtres chers et disparus, sont là à briller dans l'espoir peut-être, qu'on ne les oublie pas... Un tres beau texte qui ne peut que résonner en chacun de nous, Chère Ginette ! De te souhaiter un agréable week-end ! ^^