La page de Colette Alice - La vie de Leona Delcourt
- Ginette Flora Amouma

- 24 juil. 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 juil. 2024
Une muse au destin tragique
Léona Delcourt, dite Nadja (1902-1941)
De cette jeune femme, longtemps restée mystérieuse, André Breton a fait la figure d'un récit, devenu un chef-d’œuvre du surréalisme. Cette jeune Nordiste au regard envoûtant croise le destin de l'écrivain et poète un beau jour d’octobre 1926. Le début d'une relation aussi passionnée qu’éphémère qui inspirera le personnage de Nadja dans un livre éponyme, acte majeur du surréalisme.
Autoportraits de Nadja - 1926
Quand Nadja rencontre André Breton dans la capitale, rue Lafayette, le 4 octobre 1926, elle a 24 ans, lui 30.
Née en 1902 dans une commune de la banlieue lilloise, elle s'appelle en réalité Léona Delcourt. En 1919, elle rencontre un officier britannique encore mobilisé à Lille. Enceinte de lui, elle accouche seule, le 29 janvier 1920, d'une fille nommée Marthe, le prénom de sa sœur aînée morte prématurément. Refusant de se marier, Léona accepte la proposition de ses parents d'aller vivre à Paris en leur laissant sa fille et s'installe dans une petit appartement près de l'église de Notre-Dame-de-Lorette. On ne connaît pas grand chose sur ses moyens d'existence : vendeuse, employée, figurante ou danseuse et fréquentant des milieux marginaux qui l'incitent au trafic de drogue ?
Quand André Breton la rencontre dans la rue le 4 octobre 1926, Léona habite un hôtel sur le boulevard des Batignolles et porte un nom d'emprunt qu'elle s'est elle-même attribué : Nadja, "parce qu'en russe c'est le commencement du mot espérance et parce que ce n'en est que le commencement." André Breton voit alors en elle "un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l'air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s'attacher, mais qu'il ne saurait être de se soumettre."
Du 4 au 13 octobre 1926, Léona et André se retrouvent chaque jour et conviennent probablement d'écrire chacun de son côté un récit des événements qu'ils viennent de vivre. Début novembre, Léona désapprouve le texte de Breton : " Comment avez-vous pu écrire de si méchantes déductions de ce qui fut nous, sans que votre souffle s'éteigne ? [...] C'est la fièvre n'est-ce pas, ou le mauvais temps qui vous rendent ainsi anxieux et injuste ! [...] Comment ai-je pu lire ce compte-rendu... entrevoir ce portrait dénaturé de moi-même, sans me révolter et même pleurer...". De son côté, Breton est déçu par le cahier dans lequel elle s'est confiée. Il le trouve trop "pot-au-feu"...
Le 8 novembre, dans une lettre à sa femme Simone Breton, il se demande quoi faire puisqu'il n'aime pas cette femme et que vraisemblablement il ne l'aimera jamais. Il la juge "seulement capable [...] de mettre en cause tout ce qu'il aime et la manière qu'il a d'aimer. Pas moins dangereuse pour cela."
Léona supporte mal la séparation et ne cesse d'espérer son retour : "C'est froid quand je suis seule. J'ai peur de moi-même [...] André, je t'aime. Pourquoi dis, pourquoi m'as-tu pris mes yeux."
Le 27 décembre, elle est mise à la porte de son hôtel et semble résignée : "Je vous demande pardon de n'avoir pas pu faire d'autres dessins - je n'avais pas la main - c'est drôle d'être à ce point nerveuse - et ce n'est pas des images qui me manquent oh, non alors ni-ni-ni-fini [...] j'ai perdu n'est-ce-pas - d'après vous !"
Le 1er janvier 1927, elle retrouve une chambre dans un hôtel dans le 18e arrondissement de Paris. Dans ses lettres à André Breton, elle exprime l'espoir de le revoir mais aussi l'amertume de ce qui est perdu : "Vous êtes aussi loin de moi que le soleil, et je ne goûte le repos que sous votre chaleur..."
Le 15 janvier : "Qu'il est bon de se rappeler... ici vous étiez...[...] Je vous dis les choses que l'émotion empêchait alors que vous étiez là."
Le 20 janvier : "Je te vois marcher vers moi avec ce rayon de douce grandeur accroché à tes boucles... et ce regard de dieu [...] Je vous valais quand je vous repoussais, mais maintenant par ce matin si clair d'espérances... je ne puis que pleurer."
Le 28 janvier : "Je n'ai qu'une seule idée, une seule image. C'est vous. Je ne sais plus. Je ne peux plus. Toujours votre nom me retient comme ce même sanglot qui m'étreint... et je me sens perdue si vous m'abandonnez."
Sa situation matérielle est alors si dramatique qu'elle demande à André Breton de la placer chez un de ses amis pour y faire : "ce qu'il y a à faire. Vous pourriez bien vous occuper de moi, vous avez des relations." À ses appels désespérés s'ajoutent la rancœur et la colère.
Le 2 ou 3 février : " Je veux vous revoir absolument, je veux vous causer sérieusement. Vous aimez jouer le cruauté, ça vous va pas mal, je vous assure, mais je ne suis pas un jouet [...] Je voudrais mon cahier... si pot-au-feu qu'il vous paraisse [...] vous êtes comme les autres [...] À bas toutes vos grimaces - et j'ai bien compris. [...] À bas les moralisateurs. Je vois tout autrement que vous et votre suite. J'ai horreur de votre jeu et de votre clique [...] Je ne vous ai pas servi à grand chose, mais je vous ai donné le fond de moi-même le meilleur..."
Le 25 ou 26 février elle semble apaisée et glisse une lettre sous la porte d'André Breton : "Merci, André, j'ai tout reçu. J'ai confiance en l'image qui me fermera les yeux [...] Chaque jour la pensée se renouvelle. [...] André, malgré tout je suis une partie de toi. C'est plus que de l'amour. C'est la Force et je crois."
Le 21 mars 1927, Léona Delcourt a une crise d'angoisse. Croyant voir des hommes sur le toit de l'hôtel, elle crie et fait du tapage dans les couloirs. Le propriétaire de l'hôtel appelle la police. Elle est emmenée à l'Infirmerie spéciale du Dépôt. Le médecin-chef de service diagnostique des "Troubles psychiques polymorphes. Dépression, tristesse, inquiétude. Phases d'anxiété avec peur..."
Le 24 mars, elle est transférée à l'asile de Perray-Vaucluse à Sainte-Geneviève-des-Bois. Dans les archives d'André Breton, il a été retrouvé divers documents concernant ce transfert mais aucune visite n'a jamais été enregistrée.
Le 16 mai 1928, après des demandes répétées de sa mère, Léona Delcourt est transférée à l'asile de Bailleul.
Elle meurt le 15 janvier 1941, à 38 ans. La cause officielle du décès est "cachexie néoplasique", terme ancien pour une tumeur cancéreuse. Mais elle aurait probablement succombé à une épidémie de typhus aggravée par une sous-alimentation chronique due, comme pour d'autres malades mentaux, à la politique d'extermination par la faim menée sournoisement par le gouvernement de Vichy, en conformité avec l'idéologie nazie.
Léona Delcourt/Nadja est inhumée au cimetière de Bailleul.
"André ? André ?... Tu écriras sur moi. Je t'assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s'affaiblit, tout disparaît. De nous il faut que quelque chose reste..."
1928 - Nadja d'André Breton. Revu et corrigé par l'auteur
Colette Alice
Juillet 2024








Oh mon Alice, j'adore ... je l'ai lu Nadja et je connaissais son histoire mais tu l'as fait revivre en grand et avec un grand plein d'émotions ...cette époque littéraire me fascine encore ! Merci merci à toi et bisous tout doux jolis ❤️
Un portrait qui révèle une artiste dont la passion envers André Breton était à la fois touchante et désespérément...féroce ! Un destin tragique mis en lumière de manière toujours aussi magistrale, Colette ! Bravo à toi et un grand merci pour ce partage qui, comme à l'accoutumé, nous donne envie de parcourir la toile afin d'en savoir un peu plus ! ^^