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Jean Lebrau, le poète du pays qui te ressemble

11 août
9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours


© peintres.com Aude Malézieux - La mare ( Aude)


Il y a quelque part un pays qui te ressemble, où le ciel sur la garrigue est couleur de cèpe et de colchique.

Il y a dans l’impasse du romarin, au secret des pierres, une vallée heureuse qui au vent du soir, jour après jour, chante la rumeur  des pins,  l’hellébore  et  l’humble levée des jeunes plantes tandis qu’une amère flore rappelle les beautés qui se renouvellent.                   

Il y a la cabane, le cyprès et les vignes et l’olivier.  Quand la grappe mûrit, le feu des sarments s’embrase dans le cœur de ceux qui contemplent le raisin sous le signal d’octobre.


L'odyssée de Jean Lebrau


Jean Lebrau est né en 1891 à Moux, un village de l’Aude en région Occitanie.  Il y décède en 1983 dans son domaine viticole. Il a vécu comme il le souhaitait au milieu de ses vignes, des oliviers, des cyprès et des pins. Les pierres pourraient raconter ses amitiés fidèles auprès de Ceux du Languedoc , pays qui ressemble à l’amour qu’il prodigue à ses terres.


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ceux du Lan

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© abebooks.fr- ceux du Languedoc -Jean Lebrau (textes) – Paul Sibra (dessins)


Il travaille comme haut fonctionnaire détaché  au service de l’état  auprès du consulat de  France à Genève puis à la préfecture de l’Aude à Carcassonne. Une escale à Paris lui ouvre les portes d’un groupe de poètes  dont on lui a rebattu les oreilles.  Un vivier de poètes qui écument les salons !  Il fait moult connaissances pour réaliser au bout du compte que le milieu citadin et cloisonné ne lui convient pas. Il en souffre et décide de revenir dans ses champs au pied du mont Alaric dans ses vignes arides.  

Il ne cessera jamais d’être ce qu’il est vraiment, l’homme d’un terroir qu’il entretient en tant que viticulteur, quand il hérite de la propriété  familiale.

Sa rencontre avec des hommes du terroir attachés à leurs terres au point d’en chanter les vertus par un langage poétique, réveille en lui une flamme dont il se sentait  porteur mais sans jamais avoir pu en retenir le feu qui couvait. Des rencontres avec des poètes comme Francis Jammes, Joë Bousquet, Paul Baquié nourrissent cette flamme. Il se découvre comme un laboureur de mots, un paysan qui repeuple les champs en passant et repassant sa charrue. Il croise Henry Bataille, il sait aussi qu’un autre homme résiste à la mort en défiant la vie depuis son lit d’homme cassé. Il se lie d’amitié avec Joseph Peyré, avec François-Paul Alibert et d’autres, tous poètes et écrivains, ceux du Languedoc pour qui il écrit un ouvrage avec l’apport des dessins de  son ami Paul  Sibra. Le livre est discret mais riche d’une pensée qui reprend les sentiers des oliviers.  Les gestes et les sourires des bergers et des femmes dont l’âge rejoint les cycles de la nature sont comme restaurés par un vif et sincère amour de la vie.

Moux rime avec Books

Moux ne rime pas avec Doux

A la diction, le X final se prononce

Ainsi se distingue Moux


Moux rime avec Books

Moux ne rime pas avec Doux


Le X final se prononce dans Moux



©abebooks.fr-images de Moux – Jean Lebrau


Le village de Moux comme d’autres villages de l’Aude est coulé dans une lumière ocre jamais éblouissante, seulement flouté par le ruisseau d’une présence qui reprend une complainte. Elle  semble venir de plus loin que le temps qui nous est donné de vivre.  

 Quand il l’entend, Jean comprend qu’il lui faut aller par ces coins d’où germe aussi le désir des jeunes plantes. Une discrète sensualité se  dégage des mots choisis par Jean pour parler de ses terres.

Il rend hommage aux champs,  au végétal et aux puissants rochers enfermés dans  la pose sculpturale des âges acquis. Il le confie à son journal, le Diurnal, précieux témoignage de la lente mais éternelle marche du temps dans l’Alaric.

Il est accompagné d’un ami dessinateur pour célébrer son village, ses terres et cette partie rude, ombrageuse et intègre,  qui ne fuit pas ses racines  mais qui en prélève les fracassantes origines, leurs éclats, leurs tâtonnements et leurs étreintes. Ses récits intimistes, ses journaux et ses essais littéraires capturent les paysages. Ce sont ses œuvres en prose, il s’en va faire vivre ses vignes, il parcourt tout son territoire, en ramasse les couleurs comme des cailloux qu’on embarque, le viatique de notre propre voyage, trésors fourgués dans les poches de l’enfance. C’est Carcassonne, Narbonne et Corbières mais plus que les villes posées dans la majesté des pierres, il visite les hameaux, il préfère son village de Moux, il ne cherche rien, il acquiert et fait entrer en lui la sève des cyprès. 

 Et c’est ainsi qu’il entre en poésie.


 Le poète de l’Aude


Il a trouvé ses mots en se désaltérant au jus des cépages. Il a voulu rendre à la nature un hommage pour chaque élément fécondé à travers une abondance de richesses qu’il nous invite à visiter. Si le poète est secret et peu enclin à se confier, il n’en est pas moins attentif. Parfois un sursaut l’arrache à son besoin d’ombre  et quand il répond, c’est pour apporter un peu de ce qui le remplit.   

Il  révèle le rythme d’un chant qui ne s’achève pas. Où en chercher la première note ?

Tout est porteur d’une richesse inouïe, tout recèle une intimité qu’il hésite presqu’à frôler tant il comprend qu’il existe un monde à découvrir derrière un battement d’ailes et qu’on n’y entre pas sans avoir reçu au préalable une onction.  L’élégance du cyprès, la souplesse d’un pin, l’héritage des pierres, un cabanon laissé près des cèpes et des genêts, la rencontre avec des ruines qui retiennent une fière solitude,  que de tableaux à  travailler pour imaginer l’origine du temps !  

La plume de Jean Lebrau rappelle  le temps des bergeries, fait vivre la douceur de la rose  et du colchique. Sa plume s’en va rimer et crocheter des instants qu’il éternise.

Instant

L’hirondelle tisse autour du clocher

 Un crépuscule rose ;

Quelle robe d’enfant a-t-elle effilochée ?

Le vent se pose,

 C’est l’instant de la triste douceur ;

 Le sable crie ou mon cœur ?  

Cependant chante un laboureur

 Qui regagne le village ;

 C’est lui le sage et non mon cœur.

[« Le pays où l’ombre est un besoin » 1950-Prix de l’Académie française ]



Une vingtaine de recueils poétiques parlent d’une sérénité  trouvée auprès des pierres  et s’il manque des vitraux dans les églises, il en voit d’autres sur les parois du Mont Alaric  et ceux de la Montagne Noire.  

Y-a-t-il un rêve à saisir ? Y-a-t-il un rayon de soleil à prendre avec un brin de romarin quand  le  premier vers d’un poème s’écrit comme s’il avait déjà été couvé ?

Il découvre le rythme des mots, le chant lancinant laissé par le vent, l’eau, l’air émacié et les herbes oubliées. En laissant sa pensée se condenser à mesure qu’il fait son pèlerinage vers les mots et les monts d’Alaric, Jean le poète nous parle de lui et doucement dédie à nos âmes ébranlées ses émotions intimes.  C’est un chemin parcouru pour laisser entrer en lui non pas le tumulte du monde mais la grâce aérienne, un air de cette liberté qui écarte l’homme de ses errements pour lui faire entendre le souffle exhalé dans une montée.

« Ce pays qui te ressemble » a une âme et il fallait en parcourir les creux et les vallées  pour se connecter avec elle, en sentir le tressaillement et comprendre que  son aile  s’est ouverte  pour rameuter une attention amicale. Car de Jean Lebrau, on sait peu de choses malgré sa longévité (91 ans) tant il se confond avec le rythme de la nature.

Le poète est  aussi confronté au paradoxe du noir profond et de la brusque lumière des cieux. Les deux différences, les deux mystères comme les deux empires auprès desquels nous vivons mais  le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas, sans trembler comme s’ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre comme la peine et ses secrets au pied desquels  des fleurs éclosent ?

 « C’est triste de vieillir » dit le poète, atteint par la mélancolie, c’est l’image minérale de son pays :

Mon pays est noir

De trop de lumière.

Pays nu, pays sans merci

 Des pierres parmi les cyprès.


Elégiaque s'il l'est avec pudeur, à l'instar de Du Bellay, il se voit rattrapé par une vieillesse qui l'afflige :

L'odeur des tamarins sur des terres brûlées

M'est si lourde soudain que je crois défaillir

Et me rend plus sensible, ardeurs inconsolées,

Cet abandon de tout ce qui s'appelle vieillir.


Son premier recueil s’intitule « La voix de là-bas » ( 1914). C’est Henry Bataille, son compatriote qui préface le livre où cette simple phrase rend grâces à l’œuvre de Jean Lebrau :

« Une lampe de poète s’est allumée. » 

 Elle ne s’est jamais éteinte, la terre de Jean Lebrau en est  éclairée.


 L’homme et sa terre


"J'ai toujours été en retrait, dit-il, mais c’est pour mieux se trouver."  

Il ressemble à la faune qui se terre, à la flore qui s’atterre d’une larme tombée sur son pétale. Il ressemble à l’arbre solitaire mais où circulent feuillages et floraisons par cycles perpétuels.

Dans sa commune, c’est lui qui écrit des chroniques dans la Nouvelle Revue Française et dans  Les nouvelles littéraires.  Il écrit sur ce qu’il voit, ce qu’il lit, ce qu’il aime.

C’est ce besoin de faire en sorte que l’ombre s’étende au delà des racines. Ce besoin d’ombre quand le soleil devient aveuglant et renvoie des reflets qui s’agitent. Les jeunes écrivains, poètes ou narrateurs, lui envoient poèmes et prose et il les commente en donnant toujours une appréciation venant de ce qu’il croit.

Il est proche de la nature, il écrit pour faire face. A quoi ? A tout, à ce qui arrive, à ce qui part, à ce qui reste. Poète de la montagne d’Alaric et des vignobles, se souvient-on de Jean Lebrau quand  on parle du cru de Corbières ?  

Des poésies, des essais, des carnets de secrète abondance et des journaux poétiques témoignent  de cette émotion qui est de voir  trembler et palpiter une terre qui paraît hostile et rude mais qui apporte dans une sorte de  jaillissement, une vérité fidèle et juste.

Il n’avait pas peur de la mort, il savait qu’elle viendrait.

 «  Nous coulant ses glas dans le dos » 


Les pentes de l’Alaric, les chemins de vigne, les cyprès droit et fiers, il les a chantés tous mieux que personne.

L’œuvre de Jean Lebrau n’est plus visible comme moult de ces poètes qui sont restés dans l’ombre de leurs terres.

Les feux de forêt ont éclaté dans l’Aude en 2025 et en 2026 ; vignobles et végétaux ont été impactés. La nature brûle, qu’aurait dit Jean Lebrau et tous les poètes de ces  pays qui te ressemblent ?


 La poésie de Jean Lebrau


Ses poèmes sont retenus et lâchent une émotion à partir d’une image capturée, les mots sont râpés et parfois acérés, ils brillent comme du silex car le poète ne peut être indifférent à un brusque éclat de lumière  car c’est l’espoir, une voix qui appelle, un déchirement de l’aube annonciatrice d’un mystère et le poète ne peut renoncer malgré sa vieillesse à en être profondément atteint. Il le dit :

On regarde au fond de soi-même

Et c’est comme un vase sans fond.

Le puits s’étoile, pour profond

Qu’il soit, et c’est tout le problème.


Inlassablement sur plus de vingt recueils, il parle de la vie quotidienne de son village, de la montagne d'Alaric, de ses vignes et de ses oliviers. Il prend le temps d'un recueillement devant les cyprès, sa foi en la nature, ces conifères persistants dont les galbules ont des vertus thérapeutiques.


Le feu des sarments  éditions Subervie Rodez-Un recueil de poésies (1958)

 

Porte d’azur sous les lilas,

Livrais-tu la terre inconnue

Où se dérobe l’âme nue

Dont l’angélus traîne le glas ?

 

Je n’ai jamais dans mon enfance

Osé regarder au-delà ;

Maintenant la vieillesse est là

Sans plus de printemps pour défense.

 

La fleur, la poésie, un jour,

Ne sont plus rien dans notre cendre ;

Jusqu’à ce reste il faut descendre

Sous le poids d’un terrible amour.


La montagne d’Alaric culmine à 600 m d’altitude. Elle est appelée la montagne des poètes ; des sentiers de randonnée mènent vers elle et si le soleil est brûlant et le reflet cuisant, le poète se retire dans l’ombre des cyprès.


  Du cyprès tourne l'ombre

 

Du cyprès tourne l'ombre

sur ma terre, l'aiguille

Du cadran, le doigt sombre

aux cieux levé, la vrille

 

Sans fin creusant le vide

Tandis qu'au vent la pierre

Est le miroir livide

Où meurt toute lumière.

 Jean Lebrau

Du cyprès tourne l'ombre

Aubanel, 1966

 

Toute son œuvre tourne autour d’un seul thème récurrent,  son village, ses terres et ses arbres. Son attachement à cette terre, il le dit avec une rude tendresse. Quand le feu est ardent, il cherche l’ombre mais l’aveuglement lumineux est entré en lui et c’est l’espérance qui le gagne. Son tempérament frotté à l’ail des ours, rustiquement mêlé de senteurs sauvages l’engage sur un autre terrain,  celui des  mots. Depuis 1922, il égrène des recueils de poésies évoquant ce qu’il aime, les cyprès, les pins et les oliviers, la garrigue, le romarin, les vignes, les gens et les fleurs, celles dont on ne parle guère. Il n’y a pas que la rose, il célèbre le colchique.

Un singulier recueil «  Singles » a été édité chez Grasset ( Paris , 1974). Quelques poèmes évoquent ces grapillons restant aux vignes après les vendanges et qu’on appelle single. Le mot issu du patois languedocien devient pour le poète des poèmes brefs, à l’écoute de la rumeur des pins, ce bruit du feuillage caressé par le vent, ce bruit qui remplit le cœur du poète. Ainsi que le faible craquement des feuilles mortes sous les pas.


Un village à l’écart du monde

Où les colchiques sous les hêtres

D’un mail herbu font une ronde

Mélancolique. Les fenêtres

Sont partout closes. On ne voit

Âme qui vive dans les rues

Et sur la mare aux eaux de crues

L’air est calme. Quelle heure tinte

Mais pour qui donc , et à quelle horloge,

Où l’on croit toute vie éteinte

Malgré le seau posé sur l’auge ?

 

 Ses livres sont introuvables ou sagement rangés dans les malles des greniers. Homme de l’ombre, sombre poète, dit-on de lui mais je voudrais dire qu’il est l’homme des chemins où grandit la foi en l’homme.

Ginette Flora

Août 2026


8 commentaires


Marcel Faure
Marcel Faure
13 août

Superbe et inspirant


La nuit s’effiloche

J’ai allumé ma lampe

Autour de l’aube

Quelques mots

Papillons de poète

Qui tournent et se pausent

Sur l’épaule du jour

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Ginette
13 août
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Merci beaucoup, Marcel.

Et votre poème est une luciole qui palpite sur le front de chaque jour. Cela me va droit au coeur.

Votre lampe éclaire discrètement le salon des malles .

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Alice
12 août

Je suis admirative du temps que tu as consacré à la découverte de ce poète de la nature... Je me sens si citadine en lisant son parcours... Merci pour ce beau partage, chère Ginette, et bonne soirée !

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ginette
13 août
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On est parfois emporté ! On fait quelques pas et on se retrouve en train de parcourir des sentiers inconnus mais si inspirants !

Tu vas vers les autres, tes portraits sont si remplis d'intérêt pour l'autre toujours inconnu. Tu as fait sans t'en rendre compte de sacrées randonnées en zone silvestre !! Tu ignores les trésors de vécus que tu engranges.

Belle journée, chère Alice.

Modifié
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viviane pârseghian
12 août

Encore une superbe découverte ....Merci Ginette ❤️

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ginette
12 août
En réponse à

Merci beaucoup, Viviane.

Ce portrait-là m'a pris quand même quelques journées supplémentaires !! Une nouvelle rencontre, de nouveaux sentiers, des pages à lire ... je me suis carrément faufilée entre le romarin et les herbes des sous-bois !!

🙂🌿

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Un poète qui est resté fidéle a ses valeurs simples et profondes ! Ses mots sentent bon la nature, les paysages familiers, les traditions et la vie rurale... et que ce grand air fait du bien, Chère Ginette ! ^^ Un grand merci pour ce partage de la terre et une belle journée à toi ! 🙏😊☀️

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ginette
12 août
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Il y a là-bas des hommes qui poussent la charrue des mots, une besace remplie de leurs regards sur les paysages de ce côté du monde.

J'ai pris avec l'un d'entre eux les sentiers de la randonnée !

Belle journée à toi, cher Fred.

🙂🚶‍♀️🌳☀️

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