Francine-2- Massenet, Gounod, Bizet ... et les autres
Dernière mise à jour : il y a 12 heures

Ce n’était pas une calanque paisible ni une côte bordée de cistes et d’oyats. C’était l’impérieuse et vertigineuse immensité libérant ses états d’âme en frappant à coups d’écume la force immarcescible des blocs de rochers couchés dans les gouffres marins, ne donnant à voir que la partie émergée. Les rouleaux d'écume reculaient, ils s’amplifiaient, les coups frappés ne s’oublieraient jamais et pire encore, ils se répéteraient. Sur quoi s’était-elle heurtée ? La surface visqueuse des mastodontes rocheux n’offrait aucun crampon, il sentit qu’elle s’enlisait, elle qui venait de dénouer le premier cordon de la survie. L’atrocité venait de la lucidité avec laquelle elle abordait chaque parcelle de la cosse. Il ne pouvait pas décrire une femme ni même une seule. Il était submergé de la part que la femme laissait voir et Francine l’avait frôlé et laissé des abandons comme pour se délester d’un trop lourd fardeau et c’était lui qui marchait à ses côtés portant une charge dont il ne savait rien sinon qu’elle lui était devenue irremplaçable. Qu’avait-elle appris qui la révulsait ? Et qu’avait-elle voulu comprendre dans l’incompressible avancée des jours qui formaient ce qu’il nommait le conditionnement, le joug imprévu, faute de trouver d’autres mots. Il voyait au bord du regard de chaque femme, une attente en éveil comme si chacune portait un pan de leur cœur qu’elle pliait et repliait sur son épaule. Avec discrétion. Le geste était toujours aérien comme la capture d’une liberté égarée.
Le vent du front de mer libérait les nuques, il en vit la fragilité retenue par un collier d’or comme le signe artificieux d’un enfermement. Il ne pouvait détacher l’un des chaînons de leur attache originelle. Ce lien, il ne le connaissait pas. C’était la part que la démarche chaotique d'une histoire leur avait donnée. Elles restaient toutes à contempler l'océan pour en trouver un passage qui laisserait apparaître un subtil fragment d'une existence espérée.
Aucune machinerie n’en viendrait à bout, aucune robotique ne parviendrait à retrouver ou même se rapprocher de cette main qui relevait un pan d’une âme repoussée. Il en sentait pourtant couler la tranquille mélancolie.
C’était la part que la femme laissait voir. Elle renvoyait non pas un signe ni un message mais une note qui ravissait la nuit et qu’il croyait entendre quand le murmure étoilé tombait sur lui. Cet appel ténu, il comprenait pourquoi le thème était si avidement repris par les représentations dramatiques.
Les chants les plus connus revenaient le mordre. Sopranos et ténors instillaient dans leur voix l’élixir qui fulgure. C’était dans un duo que l’on avouait au public ce qui sépare ou rapproche les humains. Il cherchait dans les destins rejoués la trace vivante d’une émotion qui le traversait. C’était Leïla, c’était Thaïs, c’était Mireille … toutes pareilles quand elles étaient écartelées par leur condition. Même en croyant abolir les différences, les divas, les prêtresses, les bergères étaient confrontées à la part chagrine de leur humanité. C’était le mouvement de la terre, celui des océans, celui des plaines, celui des forêts et des déserts, c'était la présence d’un ciel implacable.
Son cœur grondait à l’instar des vagues, elles qui s’en approchaient, en connaissaient les dangers. Il se laissa percer d’une émotion rouverte par la ligne du dos que cachaient les plis d’un drapé enroulé comme les pétales jaillissant d’un calice, comme le frisson qui s’achevait à la fin d’une ligne mélodique. Une subsistance de ce que la nature a fait de Francine en lui donnant des cycles à vivre et des saisons à saisir, comme des renaissances, sans fin et sans repos qui la chargeait de l’inévitable recommencement après la chute, cette part, il ne cessait de la relire.
A quel endroit, dans quel lieu pouvaient-ils se retrouver lui avec son sac à dos et elle avec les virages de ses souvenances ? Il se contraignit à s’avouer que l’âme errait et qu’ils avaient fait vivre un homme et une femme par le supplice des mots et la vaillance de leur présence, une séquence qui ne trouvait plus son chemin.
C’était un paysage où la part de son sang épousait chaque jour l’aube et le crépuscule. Il se surprit à tendre la main vers qui ? Vers quoi ? Le groupe de femmes semblait soudé non pas par un devoir transmis mais par une force indissoluble. Elles bougèrent, remplissant le jour d’une mouvance qu’on ne pouvait ignorer. C’était la part omniprésente. Il la voyait marchant pieds nus sur le sol jonché des miasmes du jour. Elle jetait des couronnes de jasmin dans les abîmes du front de mer. C’était la part consacrée, vouée à l’exercice d’une fonction sacerdotale.
La part figée, il la voyait dans leur vêture qui les ceignait d’un voile comme d’une étole savamment repliée. Tout ce qu’elles montraient, était dans le vêtement portée pour couvrir comme pour découvrir. Corps et âme se rejoignaient pour annoncer sinon une blessure du moins un point névralgique où tout était possible comme tout ne l’était pas.
Cette part éclatait dans la composition tumultueuse qu’il lui avait fait écouter quand elle aussi n’était qu’une silhouette lointaine.
Il l’avait lentement apprivoisée. Pouvait-on apprivoiser une vestale, cette part qu’on ne parvient pas à approcher ? se demanda-t-il. Mais tout en elle disait qu’une vie n’existait qu’avec les aspirations de son milieu naturel. Il y avait une sève qui faisait son œuvre partout où elle allait ne se fiant pas aux obstacles, traversant tous les écueils pour aller vers de l’avant sans chercher à se poser quelque part. C’était la part la plus effrayante.
Elle lui dit qu’en tombant sur son épaule, un drapé était libre dans l’air, libre d’ensemencer le ciel blafard.
Cette part étrange occupa son esprit le soir dans la chambre qu’il avait louée. II se remit à écouter les duos musicaux qu’il aimait. Il se sentait comme jeté sur une île déserte. Il avait pris soin d’emporter avec lui les airs d’opéra qui ne le quittaient pas : toute la tremblance d’une femme.
Il avait à peine quitté sa bulle qu’il décida de prendre la Promenade, un nom mythique qui séparait la digue du comptoir repeuplé. La rue était fermée aux automobilistes dès l’après-midi pour laisser les promeneurs suivre le cours du temps disloqué en fragments retenus par des stèles, des pierres pourpres, des échoppes restaurés. Il vit passer une femme avec son enfant.
Le segment qu’il avait oublié, vint le saisir. La mère serrait son enfant contre elle. La part primitive où celle qui a enfanté portait l‘enfant sur sa hanche comme si à eux deux, ils dessinaient la face du monde.
C’était une autre posture. Il absorba la séquence de la femme et de l’enfant et même après qu’ils eurent pris une autre direction, il resta attentif à recevoir l’image de la femme qui gardait son enfant contre son corps.
Il y avait ainsi plusieurs présences qui se détachaient de celle qui portait la vie.
Il déambula sur la Promenade des veilleurs du crépuscule qui longeaient la portion de côte qui avait valu tant d’exils pour ceux qui partaient chercher au loin une autre destination mais qui revenaient voir ce qui avait germé en premier pour justifier les éloignements.
A ce moment, il découvrit un autre visage de la femme qui s’était assise sur un rocher auprès de celui qui l’avait choisie. Il versait sur elle sa part d’homme, celui qui avait pris conscience qu’une place lui était toujours affectée et qu’il ne tenait qu’à lui d’en faire une destinée et non une escale. Il n’y avait pas de geste, ils étaient seulement assis l’un contre l’autre sans qu’aucun autre geste ne vînt dériver sur les ondes du courant qui les avaient réunis.
Yannick se laissa envahir par une exigence de vie. L’océan mugissait ses tempos, de la joie à la peine, où ruines et reconstructions se noyaient dans ses empires et ses châteaux. Les femmes avançaient, silhouettes légères devant la berge.
C’était cette part que Francine cherchait à rejoindre. Il y avait en elle une part de femme qui vivait dans la peur de la richesse d’un désir jamais éteint. Et qui secouait ses multiples liens en labourant les rejets. La femme livrait ce qu’elle n’avait pu le faire. D’elle, il ne voyait plus que la descente d’une nuit.
Chaque femme qu’il croisait devint non plus un mystère mais le début d’une entrée dans l’indicible. Chaque fois qu’il voyait une silhouette drapée, il se demandait s’il n’avait pas ouvert une brèche pour atteindre non pas l’origine mais la simple humanité. En marchant auprès de ces femmes, il crut voir la silhouette de Francine se dégager du groupe et se placer dans le flouté d’une image sobre comme si la femme voulait lui montrer enfin son visage se détachant d’un jour sans entailles. Il l’imaginait marchant sur les trottoirs. Il la voyait entrer dans une demeure ancienne mais il y avait toujours ce silence qui devenait sonore à force de le juguler.
S’il pouvait évacuer la tirade qui l’oppressait, il n’aurait pas hésité à jeter hors de lui les quelques mots qui l'incendiaient : le souffle du printemps venait de loin lui rappeler ses propres racines. Va rejoindre tes champs et tes pâturages, laisse couler mes larmes, semblait-elle lui dire.
Des couleurs et des fleurs, il en avait un diagramme ajouré qui lui ravaudait le cœur. Les guirlandes de jasmin tressées sur des brins de fibres de bananier entouraient les cheveux d’un friselis de senteurs. C’était la touche finale d’une préparation à la fête des sens. Il ne put s’empêcher de s’arrêter devant des vendeuses de guirlandes de jasmin. De vifs œillets orangés apparaissant comme des interludes de méditation, étaient piquées dans les lignes sereines des pétales blancs. La vendeuse expliqua que la fleur orangée appelée aussi le souci, était indissociable du jasmin étoilé. Les fleurs de jasmin s’ouvraient comme les pointes d’une petite étoile. Elles libéraient un parfum pénétrant que le souci, dans son pointillé récurrent, ne pouvait ignorer.
Les heures passaient comme les chapitres d’un conte, il en tournait les pages comme s’il cherchait une présence à qui lire ce qu’il découvrait. Dans les recoins des ruelles chez le marchand de fruits, comme chez celle qui vendait ses créations artisanales, assise à même le trottoir, il tendit la main en espérant s’approcher de la couleur qui change la chaleur du jour en une somptueuse charge d’une âme qui attendait.
Des femmes au sillage indélébile persistaient à se mouvoir, refusant d’être laissées en retrait. En fleurissant, elles rappelaient inlassablement leur cycle de vie dans les plus petits gestes quotidiens. Elles portaient une définition du sacré qui l’accompagna tout au long de son séjour. Il était certain que Francine l’entendait. La voix de l’océan lui ramenait la voix de celle qui restait dans les champs de blé de sa commune. C’était un sourd grondement qui jaillissait aussi bien des gouffres marins que de l’horizon où il n’y avait que de vastes étendues solitaires. Cette impossibilité de lire ce que traçait l’horizon, portait autant d’illusions que d’espérances.
Il en était resté soucieux, sentant sur le front le mouillage salin des embruns.
Une offrande tourbillonnait dans l’air, comme une ronde de gammes rejouées à n’en plus sentir la sempiternelle rengaine.
Les femmes entraient dans la mer en relevant le bas des plis de leur robe. Se permettaient-elles de voir plus loin que la jetée où des barges avaient porté les denrées venues d’ailleurs ? Elles étaient comme des nymphes oubliées sur le bord des rochers. Non pas des Apsaras, ces nymphes qui d’après le mythe des océans glissaient sur l’eau et appelaient en vain les passantes à venir les rejoindre. Celles-ci préféraient tremper leurs pieds dans l’eau qui avait fini sa course et venait s’allonger sur le sable, laissant à l’attente des femmes le nacre de quelques coquillages ébréchés.
Les femmes cherchaient dans le ciel la foi en leur travail pour réactiver leur journée et refusaient de comprendre l’ire des flots écumants qui jetaient sur les rochers les épaves des vaisseaux qui avaient sillonné toutes les mers.
Yannick se demanda si Francine n’avait pas préféré rectifier son plan de vol. Elle avait choisi une seule terre, choisi de l’aimer profondément, d’aller au-devant d’elle, d’en cultiver les plantes racinaires et de les suivre dans leur mouvement cyclique. Il tourna son regard vers le ciel, il fixa son attention sur la brillance d’une seule étoile.
Au même moment, Francine arpentait les sentiers sinuant entre la pierre et la mer. Les falaises de la côte méditerranéenne cuirassaient les calanques d’une armure granitique où seules les saxicoles parvenaient à émouvoir la dure carapace des habitants des grottes.
La mer étale filait sa joie majeure comme sa peine mineure que l’écume dérangeait mais les vagues prenaient tout le temps pour refaire leur tapisserie. En son sein, s'activaient des bouillons de vécus tombés en désuétude. Elle n’attendait rien mais elle allait éveiller des regards patients qui scrutaient l’horizon dans l’attente du berger qui menait son troupeau d’espoirs pas plus loin que le ciel qui le coiffait, qui laissait ses bêtes brouter l’herbe d’un pré rempli de fleurs sauvages. Un berger, toujours libre, le cœur léger, qui faisait paître son troupeau de chèvres. Elle resta longtemps à porter dans ses yeux le doux paysage d’un ciel bleu, d’où partaient des rayons chauds et apaisants d’un soleil qui arrivait sans peine à conforter l’horizon pour descendre les gradins de la plénitude.
On entendait les cigales, les joyeuses cigales qui font tinter au soleil leurs bruyantes cymbales.
Se rafraîchir à une source pure, s’en désaltérer et en même temps laisser l’eau ruisseler sur la peau et s’en imbiber jusqu’au tréfonds des veines, se sentir revenir à la vie et laisser un rayon clair et doré s’immobiliser sur la fragile émotion qui reliait le temps perdu à la tresse dénouée, c’était son bonheur. Car la trêve ne durait pas longtemps. La journée cumulait les orages et déversait les secrets ombrages sur la garrigue. On ne pouvait ignorer les claquements de langue de la mer dans les calanques. Elles ne ramassaient pas les coquillages, les femmes ! Elles surprenaient la visite des coraux, se repaissaient de l’arrivée des nouvelles pièces échouées à leurs pieds. Elles les enfilaient sur des fils dorés et les portaient à leurs poignets, elles ne savaient pas encore que c'était le cobra qu’elles avaient enroulé sur leur peau.
La brume saline essayait de les avertir. Une cire collante couvrait leur visage et leurs bras. La côte du front de la rade déposait le sel de ses corbeilles.
Quand un coup de théâtre essayait de faire trembler la digue, Francine reprenait son ouvrage, rebrodait le motif décousu qu’elle avait elle-même créé, pendant que l’insomnie la tenait en éveil, à l’écoute de la tempête qui viendrait.
Baigne d’eau mes mains et mes lèvres.
Ginette Flora
Septembre 2026




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