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Anna Akhmatova, femme de lettres

Dernière mise à jour : 24 mars 2025



Portrait d'Anna, peinte par Olga -Vos-Karddovskaïa en 1914.

La poétesse russe Anna Akhmatova est née à Odessa en 1889 et décédée en 1966 à Moscou.

C'est une des grandes poétesses russes du XXème siècle.

Elle a marqué la littérature russe par son travail au sein du mouvement poétique russe " l'acméisme" qui prend un essor considérable dans les années 1910.


Les premières années


Elle vit une enfance heureuse jusqu'à la séparation de ses parents, événement qui pour elle résonne comme le premier coup de gong d'une déchirure. Elle prend le nom d'Akhmatova, nom d'origine tatare porté par sa grand-mère.

Après des études de droit, elle épouse Goumilev, un poète rencontré sur les bancs de l'université. Leur voyage en Europe lui donne l'occasion de rencontrer quelques artistes comme Amedeo Modigliani qui fait d'elle des dessins et des portraits.

Le couple a un fils Lev Goumilev qui deviendra historien.

Le cercle des poètes acméistes est dirigé par Nicolaï Goumilev. Anna anime avec constance le groupe en publiant ses premiers recueils de poèmes comme :

" Le soir" en 1912

puis " Le Rosaire" en 1914

et " La foule blanche" en 1917

La technique, l'esthétique et le phrasé poétique prônés par l'acméisme s'épanouit dans l'oeuvre d'Anna.

Sa première thématique est de parler de l'homme et de la femme.

Dans une langue simple, réaliste, dénuée de symboles et de mysticisme, en peu de mots, des mots qui nomment des objets bien précis, Anna dégage une poésie du ressenti brut, d'un réel dépouillé d'ornements.

"L'acmé" signigfie en grec l'apogée, le climax, le point culminant. Anna exalte l'homme et sa terre, indivisible de sa réalité humaine de terrien échoué là pour y vivre une survivance qu'il affronte quotidiennement : c'est la poésie du quotidien.

Elle est surnommée " La reine de la Neva ".

Sa poésie est un premier vers qu'elle pose puis elle le mène jusqu'à son point de paroxysme pour ensuite en brûler sa chute. " C'est la manière d'Anna Akhmatova " , une technique qui aura une grande résonance chez ses lecteurs. On se met à composer comme elle.


Les années noires 1918-1945 Le verdict


Voilà. Le mot, pierre, est tombé

Sur mon sein encore vivant.

Ce n’est rien. Je m’y ferai.

J’étais prête depuis longtemps.

J’ai bien du travail aujourd’hui.

Il me faut tuer ma mémoire,

Il me faut empierrer mon âme,

Il me faut réapprendre à vivre.

Et pourtant…Ce foisonnement brûlant de l’été,

Comme une fête à ma fenêtre.

Depuis longtemps je pressentais

Ce jour si clair, cette maison déserte.


(Eté 1939, extrait de Requiem)


La première guerre mondiale puis suivie en 1918 de la révolution russe corrode le mouvement qui est en perte de vitesse.

L'année 1918 est une traversée d'épreuves : elle divorce d'avec Goumilev qui est arrêté et exécuté en 1921.

La dictature stalinienne s'installe. A partir de 1922, sa poésie est interdite.

Pour gagner sa vie, elle fait des travaux de traduction des oeuvres de Victor Hugo, de Rabindranath Tagore et de Giacomo Leopardi.

Elle écrit des essais. Cette période lui inspire "Requiem", son grand poème sombre sur la terreur stalinienne.

La Russie connaît le pénible exode de la diaspora mais si nombre de ses concitoyens s'exilent, Anna refuse d'émigrer préférant rester auprès de sa langue et de sa culture, en exhortant les femmes à survivre.

Anna se remarie avec Vladimir Chileïko pour s'en séparer en 1921.

Elle vit ensuite avec l'historien Nikolaï Pounine.


Les oeuvres les plus connues :

"Requiem" qui se compose d'élégies et qui est un hymne aux femmes. Anna parle pour les percécutés, sa poésie devient un étendard.



Chaque lecteur est un secret,

Comme un trésor caché en terre,

Fût-il le dernier, fût-il de hasard,

Même s'il s'est tu toute sa vie.

Il y a là tout ce que nous cache

La nature, quand elle le veut.

Là quelqu'un pleure désemparé

A une heure déterminée.

Et là, tout est plein d'ombres,

De nuit et de fraîcheur,

Là ces yeux inconnus

Me parlent jusqu'à l'aube,

Me font, mais pourquoi ? des reproches,

Sont avec moi d'accord sur un point..

.La confession muette se prolonge,

Et la douceur brûlante de l'entretien.

Notre siècle passe vite sur la terre

Et le cercle prescrit est trop étroit, Anna, peinte par Natan Altman -1914

Lui, il est constant et éternel,

Il est l'ami inconnu du poète.

 

A partir de 1940, sa poésie est diversement publiée quand elle n'est pas sous le coup d'un interdit mais elle est lue de manière clandestine, elle est la flamme qui soutient le peuple opprimé. En 1942, sa poésie " Courage " fait le tour des chaumières.


Courage

Nous savons ce qui maintenant est en balance

Et ce qui maintenant s’accomplit.

Nos horloges sonnent l’heure du courage,

Et le courage ne nous abandonnera pas.

Il n’est pas terrible de tomber sous les balles,

Il n’est pas amer de rester sans toit,

Et nous te garderons, langue russe,

Immense parole russe.

Nous te porterons libre et pure,

Nous te transmettrons à nos descendants,

Et nous te sauverons de la captivité

A jamais

Extrait de requiem:poèmes sans héros


Sa thématique s'intensifie autour du destin de la femme créatrice, des difficultés de vivre sous le joug d'un dictateur et quand la mélancolie prend le dessus, elle renoue avec ses souvenirs et parle du temps qui passe.


La Création


C'est parfois cela : une sorte de langueur,

Aux oreilles l'horloge sonne à n'en plus finir ;

Au loin les roulements du tonnerre qui se meurt.

J'entends comme des voix inconnues et captives,

Comme des plaintes et des gémissements,

Un cercle mystérieux lentement se resserre,

Mais dans ce gouffre de murmures et de sons

Un bruit s'élève qui domine tous les autres.

Et le silence autour est si irrémédiable,

Qu'on entend l'herbe pousser dans la forêt,

Le Mal rôder sur terre en portant sa besace...

Mais voilà que soudain on distingue des mots,

Et le déclic sonore des rimes légères.

Alors je commence à comprendre,

Et les vers qu'on me dicte viennent se déposer

Sur la neige blanche du papier

 

 Elégies du nord 

Anna Akhmatova

 


Réhabilitation


En 1953, à la mort de Staline, Anna reprend ses travaux de poésie.

Robert Frost et quelques autres poètes lui rendent visite en 1962 dans sa datcha, sa résidence de campagne.

En 1964, elle sort enfin de la Russie pour aller recevoir ses prix et des honneurs lui sont rendus en hommage à sa ténacité et en sa foi dans le combat pour la paix.

En 1966, elle meurt d'une crise cardiaque.


Son destin unique, qu'on a l'impression de lire sur son visage impénétrable que quelqures lignes de tristesse assombrissent, est évoqué par les artistes.

Le chanteur Hubert-Félix Thiéfaine parle d'elle dans sa chanson "Fièvre résurrectionnelle"

Des poésies et des recueils de souvenirs sont publiés par ses compagnons de route.


Un astéroîde est nommé "Akhmatova" en son honneur.


En 2020, une série d'émissions lui est consacrée sur France-Culture.


" Ce qui résiste le mieux sur terre, c'est la tristesse

et ce qui restera, c'est la Parole "


dit celle que certains appellent " Un passeur d'âmes "


Portrait d’Anna Akhmatova par le peintre Yuri Annenkov – 1921 -

" Faible est ma voix, mais mon vouloir ne cède pas.

Et même, sans amour, je me sens plus légère.

Dans les hauteurs du ciel un vent souffle ample et pur

Et mes pensées ignorent la souillure.

La servante Insomnie a quitté mon chevet,

Je ne me morfonds plus près de la cendre grise,

Et sur la tour l’aiguille courbe de l’horloge

Ne me fait plus l’effet d’une aiguille qui tue.

Donc le passé sur moi perd son pouvoir.

La délivrance est proche. Je pardonne

En regardant la lumière qui joue

Sur le lierre mouillé par le printemps."


Comme Alkonost, la créature mythologique des légendes russes, cet oiseau à visage de femme et à corps d'oiseau dont la voix est magique, douce et triste, Anna délivre une parole qui chante une douleur, celle qui est intemporelle.

Décembre 2023

Ginette Flora


6 commentaires


Colette Kahn
Colette Kahn
16 déc. 2023

Le tableau de cette poétesse (1921) et ce nom si beau de "passeur d'âmes"... une magnifique découverte, Ginette !

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Les poètes et les écrivains du mouvement " l'acméisme" étaient appelés ainsi : " Les passeurs d'âmes " et Anna a principalement animé ce groupe d'auteurs qui la nommaient sous plusieurs petits noms , "la reine" , "l'ange" ou "le passeur" .

Contente que ce portrait t'ait intéressée .

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nicole.loth
nicole.loth
14 déc. 2023

Une belle découverte, cette poétesse qui décrit la vie dans un cri de douleur.

Une femme libre à une époque tourmentée, qui n'a pas son pareil. Merci Ginette.

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C'est une très belle figure littéraire et il y a beaucoup à dire sur ses poésies dont nous sont parvenus que les recueils qui ont survécu aux suppressions .

Sa volonté , sa ténacité ont servi d'exemple à des milliers de personnes et je suis tout aussi contente d'avoir découvert la poétesse .

Merci pour ton ressenti, Nicole .

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Fredoladouleur
Fredoladouleur
14 déc. 2023

Cet article est pour moi une véritable surprise, Ginette ! ^^ Et pour cause ! Samedi dernier, ma meilleure amie m'offrait justement "Requiem" d'Anna Akhmatova dont j'ignorais l'existence jusqu'alors... Le timing est impeccable ! :-)

Modifié
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Je suis tout aussi surprise par ce "timing" !

C'est tellement surprenant cette coïncidence !

J'aime partager ce que je découvre au cours de mes lectures, c'est le vœu de ce blog . Je vois que "Les malles" ont une autre vocation , celle de nous pousser à nous reconnaître à travers nos sensibilités.

Cela me fait très plaisir, cher Fred .

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