André Chénier, un poète dans la révolution
- Ginette Flora Amouma

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Dernière mise à jour : il y a 7 heures

© abebooks.fr- oeuvres lyriques d'André Chénier
C’est un poète français né à Galata, une province d’Istanbul en Turquie, d’une mère d’origine grecque et d’un père français, Il n’y séjourne que trois ans et n’aura plus l’occasion d’y retourner durant sa courte vie car il décède en juillet 1794 à l’âge de 31 ans. Sa famille retourna vivre en France dans le Sud Ouest, à Carcassonne où André est élevé au sein de la famille de son père pendant que celui-ci poursuivait sa carrière à l’étranger.
Cette courte existence donne de lui un singulier portrait d’homme de lettres, féru de poésie mais aussi impliqué dans la fièvre révolutionnaire de son époque. Il meurt guillotiné, enlisé dans un moment de troubles politiques et de confusion qui le fit passer pour un séditieux et c’est la poésie à la main qu’il meurt sur l’échafaud.
Un destin météorique et tumultueux que Lettres et Arts n’hésiteront pas à s’en inspirer pour l’évoquer dans leurs annales.
Sa jeunesse
Il reçoit de sa mère une éducation soignée marquée par la maîtrise de deux cultures, celle grecque et celle française. Quand il est reçu au collège de Navarre, une institution fondée à Paris, l’actuel lycée Louis le Grand, André Chénier est à son aise.
Il s’investit dans l’enseignement littéraire dispensé et il s’attache à découvrir la poésie antique. Il se dit vouloir être un poète qui renoue avec les antiquités, un sentier où il s’engage en faisant profiter ses amis de ses rimes et de ses élégies, versifiant à la manière antique.
Il évolue dans des milieux littéraires et mondains, sa mère tenant un salon très fréquenté par les gens de lettres et des arts, ce qui lui permet de côtoyer peintres et prosateurs. Il se consacre à la poésie d’abord en dilettante puis en fervent forgeron des mots trempés à l’encre hellénistique.
Il voyage en Italie et en Suisse, passions et désillusions lui offrent sur plateau d’argent les thèmes sur lesquels il versifie : amour et nature.
Sa poésie
Si ses amis sont charmés par le renouveau des lettres antiques qu’il fait entrer dans sa versification, ses détracteurs comme ses critiques relèvent la trop grande fréquence des tournures empruntées à la poésie grecque. Les renvois aux mythes et aux divinités grecques, particulièrement les muses qu’il invoque souvent à grands cris, cloisonnent sa poésie, stigmatisent son vocabulaire et empêchent les élans plus spontanés de se libérer de l’inspiration grecque.
Sans compter que Chénier y ajoute la forme rigoureuse du poème classique. Sa poésie rejoint presque un récit à la manière d’Homère ou d’Hésiode, une poésie qui avance selon une structure qu’il a définie.
Chénier s’en défend en disant qu’en s’inspirant de la poésie grecque, il cherche à donner un renouveau à la poésie antique, à cette poésie d’Homère, Hésiode, Virgile et Ovide à qui il emprunte un souffle, celui de la Grèce immortelle pour y faire couler ses préoccupations contemporaines.
Sa poésie devient un art qu’il articule, façonne et sculpte.
« Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques. »
L’hellénisme dont se réclame Chénier est une œuvre sculptée. Il prend la matière des anciens et en fait des statues confondantes de vérité mais imaginaires.
Il reprend l’idée de l’hellénisme qui rôde dans les grottes où se tissent des légendes car l’Odyssée a immortalisé déesses et nymphes. La Grèce antique, ce sont des îles avec leurs magiciennes et ce parfum suave, il le compose à sa manière.
Il travaille dans une langue qui ressemble à la langue d’Homère « Dès que, fille du matin, apparut l’aurore aux doigts de rose. » avec les rigueurs classiques mais tout en gardant certaines formes hellénistiques.
Cette poésie pure, ciselée pour répondre aux exigences de l’art pour l’art, ne cherche pas à plaire mais à soustraire l’émotion pure pour ne restituer que la perfection d’un travail soigné. Cependant Chénier n’écarte pas sa pensée de toute émotion glissée au travers d’un hémistiche ou d’un rejet, d’une césure ou d'un enjambement.
1/ Les élégies

C’est un recueil de 40 poèmes élégiaques où le poète chante ses amours à la manière de l’aède qui dans l’antiquité récitait à la demande les vers d’Homère faisant de l’Odyssée d’Ulysse, la grande fresque de la Méditerranée.
Dans ses élégies comme dans ses odes et les derniers poèmes écrits durant sa captivité, il se libère des contraintes les plus formelles pour prendre la parole de son cœur :
O jours de mon printemps, jours couronnés de rose
O muses, accourez, solitaires divines
Les élégies sont les œuvres les plus spontanées. Victor Hugo qui critiquait les phrases de Chénier « coupées à la grecque » reconnaît que c’est une poésie avant-gardiste et il consent à dire qu’elle s’achemine vers le courant romantique.
Chénier tient une place mitigée dans la littérature. Il est entre deux périodes littéraires et n’a pas eu le temps de vivre l’évolution de son art.
C’est l’un des précurseurs du romantisme mais c’est un cas isolé car on ne le découvre et on ne le publie qu’en 1819.
Allons, douce Élégie, à qui dans mes beaux jours
J’ai tant fait soupirer d’inquiètes amours,
Ta voix n’est pas toujours à gémir destinée.
Près d’un lit maternel vient bénir l’hyménée.
Descendons sur ces bords dont Pomone et Cérès
Ont au Dieu de la vigne interdit les guérets,
Où la Seine, superbe au milieu de ses îles,
De ses blonds Neustriens baignant les monts fertiles,
Sous leur vaste cité qu’enrichissent ses eaux,
De l’Océan lointain appelle les vaisseaux. ( Elégies )
Elégie en grec ancien signifie « chant de mort ». C’est une poésie lyrique particulière qui évoque douleur, souffrance et détresse ce qui conduit à des déclamations incantatoires, des imprécations. L’emploi de figures de style qui scandent le phrasé poétique de Chénier est un rappel des lamentations de l’épanchement lyrique dans les tragédies antiques. Amour et vie conduisent à la mort, c’est le thème central de la pensée poétique de Chénier.
2/ Les bucoliques

© culture générale.com- la jeune tarentine d’A. Chénier
Ce recueil est resté célèbre pour sa poésie « La jeune Tarentine »
Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée,
Sous le cèdre enfermé sa robe d’hyménée
Et l’or dont au festin ses bras seront parés
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L’enveloppe : étonnée, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Le titre « Les bucoliques » est celui donné par Virgile à dix poèmes (42 et 37 av J.C.). Chénier reprend le modèle antique pour l’associer à des problèmes contemporains.
Il y manifeste ses regrets, les obstacles que la vie sème sur ses pas, la mélancolie qui souvent l’isole de ses pairs.
Les formes choisies dans ce recueil sont l’idylle et les tableaux comme le modèle antique. Ses poésies sont très influencées par les poésies grecques et latines.
Néère de Chénier ( Les bucoliques )
Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois
,Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,
Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort :
Ô cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
Néère tout son bien, Néère ses amours ;
Les romantiques se sont inspirés de cette forme, principalement Lamartine dans Le lac où la même incantation s’y retrouve. Ils ont su reconnaître l’influence de Chénier dans le mouvement littéraire du XIXème siècle lorsque toutes ses poésies sont publiées pour la première fois à partir en 1819. Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Victor Hugo, Lamartine… puis Charles Péguy et René Char… se reconnaissent en Chénier.
Le Parnasse est un genre littéraire qui voit en Chénier un précurseur de l’art pour l’art. Le courant de la poésie plastique, celle qui s’attache à décrire la beauté des gestes prend aussi Chénier comme modèle.
3/ Une poésie engagée, philosophique
Les critiques disent qu’à 25 ans, Chénier avait tout dit de ce qu’il voulait dire en poésie. Elégies, odes et idylles. La vie qu’il mène dans les salons et les cercles littéraires le désargentent rapidement. Il trouve du travail à l’ambassade de France à Londres en tant que secrétaire privé du Marquis de la Luzerne.
Mais ses déplacements en France lui font prendre conscience de la vie politique et du mouvement révolutionnaire qui exacerbe ses opinions. Il écrit des articles satiriques, des pamphlets, dénonce les méthodes violentes des jacobins et se trouve très vite visé dans le collimateur des jacobins, ce qui le contraint à s’exiler. La mort de Louis XVI qu’il voulait sauver de l’échafaud le fait revenir sur ses pas et il trouve refuge chez des amis mais il est arrêté à Passy et condamné par le tribunal révolutionnaire.
C’est dans la prison St Lazare qu’il écrit ses dernières odes, laissant libre cours à ses émotions.
On pense en lisant son poème " Le sommeil du tombeau "
à « La ballade des pendus » de François Villon mais si celui-ci est gracié et interdit de territoire, Chénier est exécuté quelques jours avant Robespierre.
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyr
Anime la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats,
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres
Où seul, dans la foule à grands pas
J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
Du juste trop faibles soutiens,
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime.
( Ode , écrite à la prison de St Lazare)
4/ Les dernières odes à la prison de St Lazare
Odes à Fanny, à Charlotte Corday, à Aimée de Coigny, des prisonnières qu’il réconforte en leur parlant de poésie.
La jeune captive
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d’une jeune captive ;
Et secouant le faix de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents
De sa bouche aimable et naïve.
( La jeune captive – extrait, André Chénier )
En prison, André Chénier fait la connaissance de sa compagne d’infortune : Aimée de Coigny, jeune salonnière qui risque l’échafaud au seul motif de sa naissance, et qui lui inspire son poème La Jeune captive, composé la veille de sa mort.
C’est le dernier poème de Chénier avant son exécution.
Son destin évoqué dans les arts
Un opéra en 3 actes "Andrea Chénier" d’Umberto Giordano, est représenté en 1896.
Dans le livre 1 des Contemplations, Victor Hugo lui dédie un poème : "A André Chénier" que je n'ai pas résisté à lire et partager. Victor Hugo s'ingénie à reprendre les tournures antiques de Chénier pour lui dire que la spontanéité et la simplicité couplées à la légèreté sont tout aussi dignes d'être vécues.
Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,
Prendre à la prose un peu de son air familier.
André, c’est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire
Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,
J’habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,
Où des pleurs souriaient dans l’œil bleu des pervenches ;
Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
M’a dit : — Il faut marcher à terre quelquefois.
La nature est un peu moqueuse autour des hommes ;
Ô poète, tes chants, ou ce qu’ainsi tu nommes,
Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais.
Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
L’azur luit, quand parfois la gaîté le déchire ;
L’Olympe reste grand en éclatant de rire ;
Ne crois pas que l’esprit du poète descend
Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
Ce n’est pas un pleureur que le vent en démence ;
Le flot profond n’est pas un chanteur de romance ;
Et la nature, au fond des siècles et des nuits,
Accouplant Rabelais à Dante plein d’ennuis,
Et l’Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
Près de l’immense deuil montre le rire énorme.
Les Roches, juillet 1830.
Des sculptures évoquent la jeune tarentine, la jeune captive et les muses.
Alexandre Schoenewerk,1871 « La jeune tarentine »
La muse d’André Chénier , 1888 du sculpteur Denys Puech.
La jeune captive du sculpteur René Iché, 1932
Le compositeur Alfred Bruneau compose des chants antiques sur les poèmes de Chénier.
En 2009, Henri Troyat évoque la destinée de Chénier pour écrire « Le pas du juge ».
Les uns et les autres se sont un peu reconnus dans le travail de Chénier. S’inspirer des anciens tout en faisant de la matière existante, un creuset où s’élancent des imaginaires et des univers parallèles, c’est peut-être ce qui a contribué à faire de la brève création esthétique de Chénier un modèle qui n’est pas tombé dans l’oubli.
Ginette Flora
Janvier 2026




Voilà un poète qui malheureusement aura eu une vie aussi courte que brillante. Belle journée à toi, Chère Ginette ! ^^