La page de Colette Alice - La princesse Marthe Bibesco
- Ginette Flora Amouma
- il y a 10 heures
- 6 min de lecture


(1886-1973)
Frondeuse
et
cosmopolite
Et dans les années 1920
La Princesse Bibesco en 1911 par Giovanni Boldina
Enfance et jeunesse
Née le 28 janvier 1886 en Roumanie à Bucarest dans l'une des plus hautes familles aristocrates de Roumanie, Marthe Bibesco est très tôt initiée à la culture et à la langue françaises. Elle a six ans lorsque son père diplomate est nommé à Paris et y installe sa famille. À son arrivée Marthe pratique déjà couramment le français dont sa mère est une adepte fervente. Elle a deux sœurs et un frère qui meurt à l'âge de dix ans. D'autres drames la marqueront plus tard : son père décédera en 1915, une de ses sœurs mettra fin à ses jours en 1918 et en 1920, sa mère qui lui aura montré peu d’affection, accomplira le même geste fatal .
À douze ans, Marthe se fait déjà remarquer pour sa beauté et rejoint la cour d’Elisabeth de Roumanie et tout en restant fidèle à ses racines et se crée un nid spirituel dans sa nouvelle patrie. Elle apprendra le roumain et ses souvenirs d'enfance seront empreints de tristesse.
Mariage précoce et premiers pas dans les lettres
En 1902, Marthe a 16 ans quand elle épouse le prince Georges-Valentin Bibesco, issu d’une prestigieuse lignée de princes régnants de Valachie (une principauté historique de Roumanie).
En 1903, elle rédige le compte rendu d'un voyage en Perse où elle a accompagné son mari, infatigable voyageur et une des grandes figures de l'aéronautique naissante. Maurice Barrés l'incitant à persévérer dans l’écriture, Marthe s'adonne alors à la poésie et publie en revue des sonnets : Les Huit Paradis, récompensé par l'Académie française. Le couple a une fille nommée Valentine mais Georges, qui a de nombreuses maîtresses, délaisse sa jeune épouse et Marthe se révélera, à son tour, une mère absente pour sa propre fille (1).
Le divorce à l'époque étant synonyme de mort sociale dans la haute société comme dans la bourgeoisie, le mariage du prince et de la princesse Bibesco évoluera en soutien mutuel, tout en permettant au couple de vivre chacun sa propre vie en additionnant les liaisons. Le prince beaucoup moins discrètement que son épouse, conformément aux us et coutumes de la société de l'époque.
Marthe et Charles, 1909- 1919
Quand la princesse tombe amoureuse du prince Charles-Louis de Beauveau-Craon rencontré lors d'un bal chez la princesse Murat en 1909, elle ne peut cependant pas divorcer pour l'épouser et leur liaison durera dix ans. Épuisée par ses déceptions sentimentales et se sentant seule, Marthe se réfugie auprès de sa tante Jeanne Bibesco, une aristocrate franco-roumaine fondatrice du carmel d’Alger et songe à divorcer, mais se ravise. Compréhensif, son époux lui offre en 1912 un château familial en Roumanie, le palais de Mogosoaia, dans la ville du même nom.

Le palais de Mogosoaia
En mars 1915, Marthe fait la connaissance de Christopher Thomson, un attaché militaire de l’ambassade du Royaume-Uni à Paris. Le diplomate, qui restera attaché à la princesse toute sa vie, correspondra avec elle régulièrement et certains livres de Marthe seront dédicacés à « C.B.T »
1920-1930 - Ainsi va la vie
Dans les années 20, la princesse se lie avec Henry de Jouvenel, séducteur, homme politique ambitieux et mari de Colette, puis dans les années 30 avec le premier ministre du Royaume Uni, Ramsay Mac Donald. Une rencontre va influencer sa destinée littéraire : à un dîner, elle a pour voisin de table l'abbé Mugnier (2) qui apprécie la jeune Roumaine chez qui l'esprit le dispute à la beauté.
Quand l'Europe est à la veille de s'ensanglanter et de disperser ces grandes familles qui ont des attaches dans tous les pays, Marthe est déchirée entre l'Occident et les Balkans. Commence alors une grande amitié avec le Prince Guillaume de Prusse (Le Kronprinz 1882-1951), fils de l'empereur d'Allemagne. Leur correspondance, longue et passionnée, est interrompue par la première guerre mondiale, Le Kronprinz étant devenu l'ennemi, Marthe devient alors la proie d’antagonistes qui l'attaquent et la couvrent de sobriquets insultants.
Ses œuvres
En 1923, elle publie Isvor, le pays des saules, ouvrage consacré à la Roumanie mais dans lequel elle ne fait qu'effleurer les lettres.
Sa carrière commence réellement avec la parution Le Perroquet vert en 1924, une peinture de milieux russes en exil, saluée comme une révélation par le milieu littéraire. La princesse montre face à ces louanges beaucoup de maturité et son intuition ne la trompe pas. Il y a corrélation entre l'élégante beauté de la mondaine et la qualité de son écriture, sa grâce naturelle conférant à son style fermeté et légèreté.
En 1927, un autre livre va consacrer l'écrivaine, un roman largement autobiographique, Catherine-Paris ; elle ne cessera de publier par la suite.
En 1928 est publié Au bal avec Marcel Proust (que Marthe a rencontré occasionnellement).
Suit un recueil d'articles parus dans Vogue : Noblesse de robe, où elle dépeint les milieux de la mode. Elle accomplit des voyages et en rapporte des récits :
Jour d'Égypte en 1929 et
en 1930, Croisade pour l'anémone.
Sous le pseudonyme de Lucile Decaux, elle se lance également dans le feuilleton populaire. Ce seront, entre autres Marie Walewska, puis Katia (immortalisée au cinéma par Danielle Darrieux). Suivront un conte, Turquoise
et en 1935, un roman, Égalité, ainsi que de nouveaux essais :
Images d'Épinal en 1937, et Feuilles de calendrier en 1939, consacrés à ses relations mondaines et politiques. Dans la même ligne, elle produira plusieurs textes ayant pour sujets Élisabeth II, Churchill ou de Gaulle.
La princesse Bibesco retourne alors souvent en Roumanie, où elle finit par s'installer, faisant à Paris, chaque fois qu'elle y revient, des séjours remarqués.
Le temps de la guerre et le temps de l’écriture
La seconde guerre mondiale la surprend dans son pays. Elle erre alors d’Istanbul à Bucarest avant de se fixer à Paris en 1945. Elle ne possède plus rien (ses biens ont été confisqués par les communistes) et il faudra toute sa persévérance et le soutien de personnalités pour que sa fille puisse quitter la Roumanie avec son mari et ses enfants.
En 1949, elle publie cependant sa correspondance avec le duc de Guiche : Le Voyageur voilé.
Pour vivre, elle doit désormais se consacrer totalement à l'écriture. Elle compose des volumes à partir de correspondances conservées.
Ce sera Le Confesseur et les poètes, livre dans lequel elle relate ses échanges épistolaires avec l'abbé Mugnier, Cocteau, Proust, Valéry, Robert de Montesquieu, le poète anglais Baring et avec avec Paul Claudel, un auteur qu'elle apprécie plus particulièrement.
Mais c'est surtout son livre La Vie d'une amitié paru en trois gros volumes (1951-1957), qui retiendra l'attention : un ouvrage construit à partir de la correspondance échangée avec l'abbé Mugnier.
Le 8 janvier 1955, Marthe Bibesco est élue à l'Académie royale de langue et de littérature françaises, en même temps que Jean Cocteau. Elle consacre les dernières années de sa vie au projet d'une vaste fresque en plusieurs volumes liée à l'histoire de l'Europe et dans laquelle interviennent ses ancêtres.
Mais seuls La Nymphe Europe et Où tombe la foudre, ouvrage posthume, verront le jour. La Nymphe Europe, récit en partie autobiographique, rencontre un grand succès en 1960.
Marthe Bibesco, devenue une « grande dame » de la littérature française, est reçue par le général de Gaulle qui l'apprécie. En 1968, quand le général se rend en visite dans l'État en Roumanie, il rencontre la princesse et lui déclare : « Vous êtes l'Europe pour moi ».
La princesse Biscotte s’éteint le 28 novembre 1973 en léguant au monde un personnage de pionnière passionnée, fille de cette Europe qu’elle aura sacralisée tout au long de sa vie.


Chapelle armoriée enveloppée
de thuyas.
La femme de lettres Bibesco
Elle sera inhumée dans le petit cimetière de Ménars en Loir-et-Cher, dans le caveau associé au château qui avait appartenu à sa belle-famille la princesse Valentine de Chimay. Elle y repose par attachement familial et selon sa volonté, au cœur d’une chapelle armoriée enveloppée de thuyas. Une plaque au sol rappelle la présence de cette femme de lettres que fut la princesse Marthe Bibesco.
(1) Elle lui négociera, malgré tout, un mariage fidèle aux attentes d’une fille de bonne famille avec un cousin, le prince Dimitri Ghika. De cette union naîtront deux fils, Jean-Nicolas et Georges, qui seront choyés par leur grand-mère…
(2) L’abbé Mugnier (1853-1944) : figure emblématique du Paris littéraire et mondain.

Colette Alice l'exploratrice
Juillet 2026