Francine -1- L'anecdote

Il l’écoutait et c’était comme une douleur qui l’irradiait. Il s’arrêta, il reprit sa respiration, l’élancement s’atténuait mais il sentait qu’on l’avait touché. Une balle perdue ?
D’où venait-elle, la balle ? Il n’en savait rien mais elle, il l’entendait, cette voix perdue à travers des mots qui s’alignaient, il l’entendait comme si elle se tenait juste devant lui et qu’ils se mettaient à dialoguer, elle en frottant sur les cordes de son âme et lui, en reconnaissant le souffle de son habitacle.
Il ne savait rien d’elle mais il la savait occupée à décortiquer l’écorce de la terre qui l’avait portée. Elle s’activait sur les pelures mais elle semblait se heurter sur une autre absurdité qui ne venait pas de l’histoire du monde mais de l’humain lui-même. Ce qu’elle ne savait pas encore, c’était que l’humain pouvait refaire son histoire à partir de l’histoire des autres. Il sentit qu’elle se tordait et se retordait le cœur pour une incongruité passée qui l’éclaboussait encore.
Penchée sur le clavier, elle marchait sur les mots, le temps ne comptait pas, elle pensait finir par arriver quelque part. Y a-t-il « un quelque part » au bout de l’écran ? Ce qu’elle écrivait tous les jours nourrissait le devenir de ce quelque part au bout de l’écran.
La prise de conscience de cet élément le chagrinait, pour lui, tout avait commencé quelque part. Il l’avait rencontrée au bout de son clavier qui l’avait programmé en le connectant à un autre clavier.
– Oserais-je vous demander de lire mon texte ? lui avait-elle demandé timidement.
Il avait senti la retenue derrière la question. Les mots sortaient avec précaution. Le langage désuet l’avait intrigué. Il répondit avec sa bravade coutumière :
– Osez !
Et elle avait osé mais il ne pensait pas et elle non plus que tous deux avaient conduit une simple acceptation, un accord spontané, ratifié dans le corridor d’un échange sur un vieil écran avec la distance et l’aveuglement que cela supposait, qu’un seul mot pouvait durer quelques années.
Il s’interrogeait toujours. Qu’avait-elle osé sinon lui parler avec une joie qu’il avait absorbée en se livrant totalement à la danse des mots que tous deux dans leur sobriété avaient fini par faire durer. Quand elle supprimait, il jouait la sagesse de ne pas laisser parler un objet métallique bardé de puces car qu’était-ce donc qu’un écran, un clavier ? Comment pouvaient-ils être porteurs de tant d’émotions, de tant d’attente ? Il se disait que les mots d’une missive manuscrite, eux, avaient le chic de parler et de tracer un courant de vérité indélébile. Il reconnaissait la traîtrise de l’écran. En avait-il été dupé ? Elle ne le saurait jamais. Il ne parlait jamais de lui.
Ce fut sur le silence d’une errance de mots juchés sur des doigts intrigués, posés avec circonspection que continua le petit manège qui s’était installé bien malgré eux dans leur quotidien banal et sans surprise.
Et le silence entraînait bien loin l’épistolière qui se mit à voyager sur toutes les mers du monde pour chercher la source de son premier départ.
Il se souvenait de la première anecdote. La page d’écriture indiquait Francine. Il lui avait demandé ce que voulait dire ce prénom pour elle comme s’il savait déjà qu’elle lui confierait quelques morceaux d’un puzzle qui commençait à le tarauder.
Elle était si vive dans les échanges qu’ils continuaient à maintenir, si emportée par les élans d’une confiance spontanée qu’il lui arrivait de permettre à l’insoutenable envie de croire au bonheur de le saisir et de l’emporter s’échouer au rivage des sables mouvants. Il sut à l’instant où il la sentit remplie d’une gaieté évidente à lui parler, qu’il avait trouvé en elle la présence qui recevait sans se forcer la manne de ses silences.
– Pourquoi partez-vous si souvent et si soudainement ?
– Pour ne pas décevoir.
– Qui vous déçoit ?
– Je pourrais décevoir si je devenais désagréable.
– Vous ne l’êtes pas.
Une ombre se glissait alors furtivement entre eux comme si elle les enfermait mais les mots, Francine les reprenait pour les reformuler. Elle atténuait l’absence d’une virgule qui les freinait. Cela lui permettait, lui si pragmatique, de retomber sur ses pieds comme s’il s’était hissé jusqu’à elle. Il sentait qu’elle relisait les mots écrits sur un coin d’une page que le numérique désormais savait distribuer. On n’attendait plus le facteur.
Il devina une grâce, un entrain enjoué. Quelle créature était venue se blottir sur son épaule ? Il comprit qu’elle n’aurait pas eu vers lui un geste si confiant si elle n’avait pas senti une écoute. Car le geste était d’une démesure sidérante. Il n’osait bouger de peur de l’effrayer. De cette crainte naquit ainsi la plus lente, la plus douce mélancolie, lui qui la découvrait, elle qui le recherchait.
Pourquoi lui ? ne cessait-il de se demander. Elle semblait s’épanouir, revivre d’une liesse qu’elle avait connue et perdue. Elle venait vers lui comme si elle avait trouvé en lui la place, le lieu exact où se retrouver elle-même. Et il se troubla. Cette place, comment avait-elle fait pour y entrer ? Car il n’ouvrait jamais cette porte. Elle l’avait trouvée sans effort, elle s’était juste posée près de son cou ; il n’avait jamais pu effacer ni oublier le frôlement qui avait brûlé son épiderme.
Ce n’est qu’une fleur, se répéta-t-il, une fleur sans épines. Sa clairvoyance lui rappela que les roses portent des épines et que son saisissement ne pouvait durer.
Et on est dans un ordinateur, lui éructèrent les quelques blocages du réseau qu’il s’évertua à repousser. Elle se fatiguera à vouloir retrouver le lien perdu. Tout se perd sur un écran. Elle ira chercher ailleurs dans un autre site le nom que tu n’as pas voulu lui donner.
Elle partait, nom de dieu, elle partait. Il envoya des phrases culte puis il alla puiser dans des livres morts, des mots dont on ne se servait plus et s’étonna de s’apercevoir que c’étaient justement ces mots-là qui pouvaient la faire réagir.
Non, elle ne partait pas.
– Vous parlez longtemps d’une musique. C’est la vôtre ?
– Non, c’est celle que j’aime.
– C’est grandiose.
Elle laissait chaque fois un parfum de feuilles surannées à chaque tour de manivelle. Il se surprit à chercher le nom de la fleur qui produisait une senteur si douce et si légère qu’elle passait l’écran sans se douter de l’effet qu’elle parvenait à libérer. Ce ne pouvait être que le jasmin aux pétales blancs, au port minuscule mais si enveloppant. Son parfum le capturait tout entier.
Les jours suivants, leurs échanges reprirent. Elle arrivait le matin, son café s’attiédissait quand il guettait son pas à l’orée de la page ouverte. Elle tardait. Il avait publié un texte long, très long, si long qu’il fut, cela ne la rebutait jamais. Il s’en étonnait mais petit à petit, il s’aperçut qu’elle ne s’attachait qu’à quelques textes qu’elle relisait comme si elle refaisait sa petite balade solitaire à travers futaies et buissons, et si pour elle l’ombre d’un cyprès grandissait, elle savait la traverser pour arriver à la lumière qu’il avait dissimulée au-delà du labyrinthe de ses mots. Elle ne lisait pas, elle puisait sa magie là où l'on ne s'y attendait pas. Si quelque chose de lui la froissait, elle le faisait vite savoir :
– Vous l’avez repris ? Remettez-le ! Je n’ai pas encore fini de lire !
Il republia pour lui plaire. Rien ne semblait la heurter. Si quelque chose lui déplaisait, son silence le lui indiquerait mieux que des paroles muettes.
Il s’était habitué à ses silences comme elle s’était habituée à ses disparitions même si elle s’en indignait et le lui reprochait. Elle avait dû se résigner et le mettre au compte d’une habitude que l’homme avait prise. Elle se disait qu’il fallait prendre le temps de jauger les sauts de ligne et la stylistique de son fantôme.
– Vous êtes comme les coquelicots. Vous apparaissez le matin et vous partez vers midi.
– Le coquelicot est ma fleur préférée.
– Je saurais chaque jour un peu plus sur vous.
– De vous saurais-je quelque chose ?
Ils se contentèrent du peu que leurs pages avaient révélé. Mais ce n’était que des mots.
Il s’enhardit, un jour que l’émotion était à son comble et qu’il ne pouvait plus repousser la vague déferlante, il décida de tenter une approche nouvelle.
– Moi, c’est la musique. Et le hautbois, l’instrument que j’aime.
Elle avait dû se retirer dans les caves du Net pour en avoir le cœur net. Elle lui dit après quelque jours de réflexion :
– Le hautbois, c’est tellement plus élégant, plus onctueux. Il récupère ce qu’on a de plus intime, l’extirpe de sa cage et le souffle entre deux lamelles de roseau. Le son vibre sur l’écran et le précipite sur des ondes.
– Vous êtes sûre que votre ordi est bien branché à son secteur ? Il se perd à vos côtés !
– Tout va bien de mon côté.
Il s’aperçut qu’elle ne se laissait pas arrêter par une boutade. Elle le piétinait ou l’enjambait pour se frayer une demi-page plus encombrée que ses pages fictives.
– Et vous ? Votre ordi ? Il arrive à supporter vos disparitions ?
– Oui, il sait s’adoucir et se poser pour reprendre ce qui nous a éloignés. Cette musique, c’est un mouvement, le premier d’une série de trois mouvements. Nous jouons vous et moi en ce moment un andante hésitant mais bien amené.
– Mais vous décrivez un concerto !
– On ne peut rien vous cacher, chère Francine.
Il sentit déferler sur lui le bonheur que lui donnaient les mots qu’il venait de prononcer. Ce n’était plus un silence ni une pause. C’était un écho.
Il attendit qu’elle se reprenne. C’était lui qui avait donné ce mouvement d’ampleur. Il embrayait présentement le 2ème mouvement, l’adagio de leurs premiers souvenirs déjà entrés dans la mélancolie des choses vues et disparues. Elle ne ratait aucune croche lorsqu'il reprenait les notes qu'elle abandonnait.
Il ne voulut pas lui dire qu’il y aurait un dernier mouvement pour eux deux. Elle le devança.
– Le dernier et troisième mouvement, c’est un presto.
– Oui, la reprise évaluée de nos échanges hormis la spontanéité et l’abstraction de la première emprise où l’on s’observait mutuellement en essayant de nous montrer sous notre meilleur jour. C’était un dialogue entre vous et vos questions et moi avec ma curiosité. Le dernier tempo est juste un plaisir où l’on se donne mais qui ne dira rien de ce qu’instinctivement nous commençons à tout dissimuler par crainte de tout perdre.
Le soupir qu’elle eut, vint déranger la note finale de leur duo. Un éclair fit trembler la page ouverte.
– Mais il n’y aura plus de mots !
Il eut un sourire. Elle était seule à en ressentir l’infinie plénitude.
Il se répandit en mots, peut-être les plus nombreux qu’il eut jamais étalés.
– Il y a dans la musique des mots qui viennent lentement accompagner ce que vous n’arriverez plus à dire.
– J’ai beaucoup trop de choses qui se bousculent en moi. Pourquoi le dirais-je à une musique ?
– A travers elle, vous trouverez et vous saurez qui vous accompagne.
–Pourquoi le dirais-je à vous ?
–Dites-le moi. J’ai toute la musique lente en moi, qui vient aussi de très loin et qui ne s’est jamais éteinte. Je randonne avec elle.
Elle lui raconta l’anecdote qui avait pris de l’importance. C’était une petite histoire dans la grande histoire et qui était sortie des limbes de sa mémoire. Elle s’était mise à mugir sur la grande digue où des vaisseaux avaient jaugé les dangers de la côte et préféré attendre que des chelingues s’occupent de décharger leurs coffres.
Son père venait de recevoir une lettre lui disant qu’une fille lui était née. La mère avait préféré enfanter dans un village loin des dangers d’une haine entre des peuples qui étaient en train de réécrire leur propre histoire. Mais pour la mère qui se souvenait de sa propre enfance, une naissance avait besoin d’un décor non pas idyllique mais source d’un apaisement écrémé de féérie. Elle voulait transmettre tout ce dont l’enfant allait recevoir non pas en dons mais en vestiges des vécus de ses aïeux à l’ombre de cocotiers géants. La mère avait préféré se réfugier dans un lieu griffant l’océan qui chargeait d’iode les maisons aux toits endormis. Le père ouvrit ses livres, il ne pouvait pas partir sans avoir acheté quelques jolies pièces de tendresse et parmi elles, il ajouta une autre, un prénom, la pièce la plus importante de son travail de père. Il y tenait beaucoup. Il chercha dans les livres, il consulta toute sa généalogie, il ne voulait pas de doublon. Sa fille porterait un prénom qui n’avait pas déjà été donné. Avant de prendre son avion pour rejoindre la jeune maman, il avait le prénom, le répétait et s’en enorgueillissait. Elle serait la perle de sa maisonnée, elle aurait toutes les beautés et son sang ferait rougir les rives de l’empyrée qu’il lui construirait. Le jeune père de famille savait rêver. Il avait déjà un fils, une fille venait clore ses ambitions. Un arbre, une maison, une famille. Il avait atteint son but.
Oh ! Le bel andante qu’il sifflotait en descendant de l’avion qui le ramenait au terme de son voyage!
Yannick perçut nettement le changement de la voix. Les mots s’étaient arrêtés, semblaient buter sur une souche d’illusion. Il ne voulut pas la perdre. Il dit :
– On continuera un autre jour. Ne vous laissez pas submerger. Je serai toujours là pour vous entendre. Donnez le temps aux instruments de se relever.
Elle ne répondit pas. Il sentit la lourde charge d’une émotion au bout de son silence. Il comprit que leur dialogue entrait dans un long mouvement de lenteur où toute la douleur accumulée ne pouvait pas se libérer en une fois.
– C’est difficile et à quoi bon tout vous dire ? Et vous le dire à vous ?
– Je n’en serai pas éclaboussé. Il y a des mesures en musique qui ont besoin d’être longuement et lentement étreintes pour rendre la plus juste des sonorités.
Qu’avait-il dit qui la remplit de soulagement ? Oppression ou compression ? Il y avait bien deux haleines qui la retenaient prisonnières.
Il dénoua lentement les liens de son enfermement. Puis il disparut.
Si elle en fut surprise, elle ne le laissa pas paraître. Un jour, lequel ? Elle ne cherchait plus, elle savait qu’il vivait en elle. Un jour, elle le sentit revenir sur la page, l’accueillant aux mêmes moments de la journée. Ce n’était pas des rendez-vous. C’était des concertos. Il en était à s’enivrer du deuxième mouvement et le dernier allait s’amorcer. Elle se demandait comment il allait recevoir la charge émotionnelle du troisième mouvement qu’elle cherchait à composer pour qu’il en comprenne le retentissement dans le destin qui s’était construit autour du nom voyageur. Il y a des solitudes secrètes parmi le nombre de solitudes acceptées et accueillies diversement. Il y en a qui ne guérissent jamais et qui se tiennent la main faute de les tendre.
– La suite est plus dramatique.
– Je vous écoute.
– Cela semble tenir à peu de chose.
– Pour moi, c’est assez grand et fort pour être entendu.
Elle lui dit, en trébuchant sur les mots, que son père en arrivant au village, s’aperçut que les anciens avaient déjà trouvé un prénom pour leur nouvelle petite-fille et qu’il se trouvait embarqué dans une autre histoire où il n’avait plus aucune place.
– Et depuis, voyez-vous, le prénom de Francine ne fut plus jamais prononcé. Le prénom avait été abandonné et je naquis et reçus un autre prénom.
Yannick ne prononça aucun mot. Il savait qu’elle venait vers lui. Quand il la sentit penchée sur son épaule, il lui donna tout ce qu’il pouvait y avoir dans son âme sans qu’il en eût jamais rien su. Le concerto était achevé et la dernière note vibrait dans l’air de toute sa vibrante précaution. C’était la note perdue.
Bien plus tard, ils reprirent leurs échanges. C’était devenu des bouffées d’air, de celles que l’on respirait en allant baguenauder dans des sentiers boisés où le caillou était un pirate, le feuillu un pénitent et une fleur oubliée était une trouvaille venue d’on ne savait quelle contrée qui barrait le chemin pour rappeler que l’entrée du monde ne se faisait pas sans balises.
– Vous ne dites rien ?
– Je répète votre prénom. Il semble plus libre depuis que vous l’avez sorti de l’ombre.
– C’est une identité perdue, à peine ébauchée qui n’a pas pu être acceptée. Ah ! Si je pouvais la restaurer !
Il aurait bien souri mais il entendit ses pleurs, ceux qui remontaient d’un gouffre vertigineux, ceux qu’on ne pouvait ni atteindre ni retenir ni repêcher.
Il dit seulement :
– Vous savez avec la technologie actuelle, on peut tout faire. Avec l’intelligence artificielle, on vous colle n’importe quel prénom, avec visage, date et signature et tout est compris, bouclé, même l’endroit où vous êtes né !
Il raillait, elle entendait grincer quelques notes, qu’il essayait de masquer.
– Arrêtez ! Ce que j’aurais pu être, je ne l’ai pas été !
– Et alors ? C’est ce que vous êtes qui m’intéresse !
Une porte claqua. C’était sur le clavier que tout se passait. Ils n’avaient plus d’autre demeure ni d’autre lieu où déverser l’ire de leur subite querelle. La liaison semblait coupée. Pour peu qu’on eût la formule de fabrication, on pouvait avoir toutes les voix sur d’autres claviers, les pages pouvaient se multiplier à l’envi comme des petits pains mais quand on n’avait qu’un seul ami imaginaire, on n’avait plus le pouvoir d’en faire apparaître un autre.
Il y eut un long moment de fermeture de l’esprit où ni l’un ni l’autre ne parvinrent à reprendre leurs étranges paroles. Comment rétablir la fréquence ? Le silence parlait pour eux, le silence les nourrissait, leur pendait au cou et s’abreuvait de leur désaltérance.
Il lui envoya un concerto où leurs dialogues s’imprimaient en trois mouvements. Il trouva un mouvement où la forme, la tonalité et la mesure s’appliquaient à une prise de paroles sublimant la confiance spontanée qui s’était installée entre eux. Il avait pris soin de mettre en valeur la mélancolie avec laquelle elle avait révélé son identité tronquée. Il achevait sa composition sur un mouvement apaisant.
Elle écouta vibrer les violons et souffler le hautbois. Les violons portaient toutes les autres voix qu’elle avait entendues pendant des années où elle s’était demandée ce qu’était devenue celle à qui on avait tout ôté.
– Ce que je vous dis semble prendre tout son sens maintenant que je vous l’ai dit. Ce nom qui a été éclipsé et qui n’a jamais pu prendre forme est toujours resté tapi quelque part. Il semble revenir redemander sa place. Le destin est une farce !
– Oh oui ! Vous pouvez bien gloser dessus. Le destin est un Pagliaccio qui se gausse bien de nous, de moi, de qui il veut !
– Il a attendu quelques bonnes années pour me signifier que j’ai endossé le destin saccagé de ce prénom abandonné.
Il se tut pour longtemps. Parfois, il lui envoyait quelques pièces musicales pour lui faire sentir qu’il était toujours à ses côtés.
–Sur quel côté êtes-vous perché ? Mon épaule droite ou la gauche ? Vous savez ce qu’on dit sur l’habitant du côté gauche et sur celui du côté droit. Ange ou démon ?
Mais elle avait perdu jusqu’au goût de la vie. Elle avait cru en l'ami imaginaire qui lui insufflait une force venue de nulle part. Bête sauvage ou personnage de la 4ème dimension?
Devant la rade, il allait au-devant de Francine, l’enfant qui avait reçu un prénom jeté dans les vagues déferlantes de l’océan qui s’abattaient sur les roches noires et perfides de la digue.
On signalait leur dangerosité. Une glissade sur les pierres obscures d’un noir d’ébène devenait incontrôlable.
Les promeneurs avisés ne s’approchaient pas et se contentaient de ce qui leur était dévolu à savoir juste la portion congrue. Il ne fallait rien imaginer d’autre que la vue de la mer écumante, aux flots démesurés. Une étroite bande de terre sableuse leur était allouée sans autre assurance que des remontrances si un quidam dérogeait aux consignes de sécurité. Des silhouettes en vêtements colorés s’agitaient, s’imprégnaient de l’iode et de ses humeurs.
Le long de la rade, la promenade était toujours appréciée. Yannick avisa Le Café, une guinguette qui avait conservé son nom d’origine, l’enseigne qui résumait toute l’histoire du bout de terre où n’étaient alignés que des entrepôts. Ce n’était plus un souvenir mais une survivance, une présence qui durait. Il pensa aux échanges qu’il avait eus avec Francine car ce prénom était pour lui le seul qui vivait autant que lui, un ancrage dans le temps que rien ne parvenait à freiner ni renverser. Des siècles et des années avaient entendu le ressac de l’océan. Il se mit à contempler la fureur de la mer sur un rocher tel le voyageur de Friedrich scrutant la lointaine ligne de l’horizon. La mer mugissait, les nuages s'alourdissaient. Le prénom qu’il avait voulu suivre pour retrouver le moment où tout avait commencé, ne s’était pas noyé dans la tourmente. Il ne voulait pas perdre son histoire, les filets qu’il avait jetés avaient rapporté non seulement des coquillages mais aussi des cris de femme. En refaisant le trajet d’un voyage qu'il avait osé entreprendre, il prit le temps de reprendre le chemin d’un destin que Francine commençait à comprendre et à redouter.
Et il ne voulait pas qu’elle fût seule à le craindre.

Ginette Flora
Septembre 2026




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